La professeure et chercheure de l’Université McGill, Joëlle Pineau, a été nommée en septembre dernier à la tête du nouveau laboratoire en intelligence artificielle mis sur pied à Montréal par le géant américain Facebook. Elle avoue ne pas avoir eu l’impression d’avoir brisé un plafond de verre en accédant à ce poste prisé. «Ça ne veut pas dire qu’il n’est pas là, mais dans mon cas, je ne l’ai pas ressenti comme cela», avance-t-elle, précisant du même souffle que «beaucoup de gens étaient plutôt présents pour [la] soutenir et [la] propulser. Métro s’est entretenu avec la sommité mondiale en recherche sur l’intelligence artificielle.

Avez-vous été surprise qu’on vous choisisse d’être nommée à la direction du laboratoire en intelligence artificielle de Facebook?
Oui et non. J’ai été approchée souvent à travers les années par plusieurs compagnies et universités. Ma réponse a toujours été la même: quand vous serez intéressé à ouvrir une branche à Montréal, on s’en reparlera. Entretemps, je n’ai pas d’intérêt à explorer ailleurs. Quand Facebook m’a approchée, ils connaissaient mes conditions.

Nous ne sommes pas beaucoup de chercheurs qui sommes des experts dans ce domaine. Le recrutement est un gros enjeu, autant pour les compagnies, que pour les universités.

Que faites-vous exactement à la tête du laboratoire de Facebook à Montréal?
Mon premier rôle, c’est d’être chercheure en intelligence artificielle. Je dirige des sujets de recherche. Facebook a un modèle de recherche axé sur les sciences ouvertes. Les résultats de nos recherches sont publiés dans nos articles. On peut en parler de façon très libre. On peut même partager le code qui est développé. Pour cette raison, je peux faire des projets hyper flexibles entre les étudiants et les chercheurs de Facebook. Les thématiques de recherche – dans mon cas, il y a beaucoup d’apprentissage de machine, de système de dialogue – se ressemblent. Je fais beaucoup de choses pour l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le milieu de la santé à McGill parce qu’on a des partenariats avec les hôpitaux et les milieux cliniques. À Facebook, j’en fais moins. Les recherches plus fondamentales en «machine learning» et les systèmes de dialogue, je fais cela aux deux places.

En plus de mon rôle de chercheure, il y a tout mon rôle pour diriger et construire l’équipe [de chercheurs de Facebook] à Montréal. C’est à mon tour de recruter des chercheurs et de les convaincre de venir ou de rester à Montréal. Ce sont tous des gens qui ont des doctorats en «machine learning». C’est une niche assez particulière. On en trouve pas à tous les coins de rue.

Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes dans votre domaine?
Pas beaucoup. Ça reste un gros défi. Il y en a de plus en plus parmi les plus jeunes. Dans le programme de baccalauréat à McGill, on est rendu à 30% de femmes. C’est assez remarquable comparativement à ce que c’était il y a 15 ans. Si on se compare à d’autres universités, on fait très bonne figure. Plus on monte dans le niveau d’expertise et les diplômes, moins il y a de femmes. Au programme de doctorat à McGill, on frôle les 10% de femmes. Dans le milieu des chercheurs, qui ont terminé leur doctorat et qui travaillent dans le milieu universitaire ou le milieu industriel, on est environ 10% et parfois moins.

Avez-vous réfléchi à des solutions pour encourager les femmes à poursuivre leurs études en intelligence artificielle ou, plus largement, dans des métiers scientifiques?
Oui. Depuis des années, nous sommes toutes interpellées par cette cause. Je fais toutes sortes d’activités. Aussi, on a un workshop qui s’appelle Women in machine learning. J’y [était récemment]. C’est un workshop qui est à la conférence NIPS [Neural Information Processing Systems], une des grosses conférences dans notre domaine, qui sera à Montréal l’an prochain. J’y étais à la première édition, où il y avait 35 femmes. Et cette année, il paraît qu’il y en [avait] de 800 à 1000. J’ai [aussi] fondé le premier workshop Women in robotics. Il a eu lieu en Californie il y a trois ou quatre ans.

Dans ces activités, avez-vous pu identifier ce qui rebutait ou ce qui décourageait les femmes à poursuivre dans des métiers scientifiques?
C’est dur d’avoir une vision complète de la chose. Il y a toutes sortes d’hypothèses. Des fois, on dit qu’il n’y a pas assez de modèles de femmes. Oui, mais il y a des recherches qui disent que c’est ça et il y en a d’autres qui disent que les modèles, ce n’est pas suffisant parce que n’est pas tout le monde qui s’identifie au modèle. D’autres disent qu’il faut beaucoup les encourager dans leur choix d’études.

On a beaucoup de travail à faire avec les conseillers d’orientation. À McGill, on l’a fait ce travail. Quand je suis arrivée, les étudiants étaient découragés de prendre le premier cours de programmation parce que c’était trop dur. On a travaillé avec [les conseillers en orientation] pour changer le message en disant que c’était important de suivre ce premier cours parce qu’il y a une influence de l’informatique dans les autres disciplines. Ce message a un gros effet sur le fait qu’il y a maintenant 30% de jeunes femmes en informatique.

C’est important au niveau universitaire de garder la porte ouverte longtemps sur les différentes possibilités. Moi-même à l’université, j’ai fait des études en génie industriel. Je n’ai jamais pensé faire des études en informatique. Ça ne me semblait pas intéressant. Pourtant, au doctorat en robotique, je faisais de plus en plus d’informatique. C’est à ce moment-là que j’ai été intéressée.

Vous avez quatre enfants. Qu’en est-il de la conciliation travail-famille dans votre métier?
C’est possible. Je ne pense pas ni plus facile, ni plus difficile. Par rapport à mon poste à McGill, on a cet avantage d’avoir des horaires extrêmement flexibles. J’ai trois heures de cours par semaine. Il faut que je sois présente pour ces trois heures. Le reste du temps, j’ai la complète autonomie sur mon horaire. C’est un gros avantage quand tu as des enfants.

Par contre, il y a une grosse charge de travail. On ne peut pas faire une job de prof à trente heures par semaine. On ne peut pas se permettre de prendre un congé de maternité d’un an complet sans rester les doigts dans la sauce. Il faut mettre les heures qu’il faut, ce qui veut dire que je quitte le bureau à 16h30 pour passer du temps avec mes enfants, mais de 20h30 à 23h, je travaille. Ce n’est pas tout le monde qui est prêt à cela. Il faut avoir un bon niveau d’énergie. Mais, c’est un travail super intéressant.

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