La Presse canadienne

MONTRÉAL — La Sûreté du Québec (SQ) a frappé un autre grand coup contre les Hells Angels mardi, mais en utilisant cette fois une approche segmentée afin d’éviter les déraillements provoqués par l’arrêt Jordan de la Cour suprême et les échecs retentissants survenus lors de mégaprocès passés.

Plus d’une centaine de policiers ont procédé à l’arrestation de 63 personnes, tous membres ou proches des Hells Angels à une exception près, soit un policier de Repentigny qui était de mèche avec la bande de motards criminalisés.

De plus, 16 autres suspects sont toujours recherchés à la suite de la vaste rafle menée dans plus d’une vingtaine de municipalités du Québec et du Nouveau-Brunswick.

La SQ estime avoir ainsi complètement démantelé trois réseaux de vente de stupéfiants, des têtes dirigeantes jusqu’aux distributeurs dont le chiffre d’affaires combiné était estimé à 10 millions $ sur une période de huit mois.

«Quand on frappe les revenus des Hells Angels et ces organisations, il est évident que ça fait mal», a affirmé l’inspecteur Guy Lapointe en dressant le bilan de l’opération en point de presse au quartier général de la Sûreté du Québec à Montréal.

«On pense les avoir déstabilisés, on pense avoir eu un impact aussi sur l’approvisionnement», a-t-il ajouté.

Contrôle absolu du territoire

Les réseaux oeuvraient principalement dans le trafic de cocaïne et de drogue de synthèse. Certaines accusations font toutefois état de trafic de fentanyl ou de cannabis.

Parmi les personnes appréhendées ou visées par des mandats d’arrestation se trouvent quatre hauts dirigeants des Hells Angels des chapitres South, Trois-Rivières et Montréal, soit Michel Langlois, Daniel Giroux, Stéphane Maheu et Louis Matte.

Les deux derniers sont en fuite, alors que Daniel Giroux a été retrouvé en République Dominicaine.

Un autre acteur-clé du côté des fournisseurs, Carmelo Sacco, a également été épinglé.

L’enquête a démontré que ces trois chapitres étaient responsables d’approvisionner et contrôler les marchés du Saguenay-Lac-Saint-Jean, de l’Outaouais, de Montréal et sa couronne nord, de la Montérégie et d’une portion du Nouveau-Brunswick. Huit suspects sont d’ailleurs originaires de cette province.

Le mode d’opération était assez classique: les Hells Angels s’établissaient comme «propriétaires du territoire» et en tiraient profit de deux façons, soit en réclamant un «loyer pour le territoire», qui donnait aux locataires une permission d’y vendre des stupéfiants, et en percevant «une taxe sur les ventes».

Ce réseau détenait ainsi un monopole, maintenu grâce à l’intimidation: «Ils n’hésitent pas à utiliser la violence pour passer leurs messages», a noté l’inspecteur Lapointe, précisant que les motards se trouvaient à contrôler l’ensemble de la chaîne, de l’importation à la distribution en passant par la gestion du territoire et des courriers.

Policier courrier

À leur surprise, les enquêteurs ont découvert en cours de route que l’un de ces courriers était un policier, Carl Ranger, 40 ans, du Service de police de Repentigny.

Celui-ci a déjà été suspendu trois jours sans salaire en 2015 par le Comité de déontologie policière qui l’avait trouvé coupable, avec deux collègues, d’avoir détenu illégalement un citoyen, en plus d’avoir fouillé son véhicule et saisi une partie de ses biens sans justification, incident survenu en 2011.

Carl Ranger fait face à des accusations d’abus de confiance, d’usage illégal d’un ordinateur ainsi que de trafic de stupéfiants.

L’ensemble des autres suspects sont aussi visés par des accusations liées au trafic de stupéfiants et, selon les cas, par des chefs de gangstérisme, de complot et plusieurs infractions liées aux armes à feu.

Ces arrestations font suite à des perquisitions menées en janvier et en février derniers dans plusieurs localités qui ont permis aux policiers de saisir, notamment, 21 kilos de cocaïne, 200 000 comprimés de drogues de synthèse, 2,5 millions $ et 34 armes à feu.<

Nouvelle méthodologie

L’opération «Objection», qui a mené à la rafle de mardi, était la cinquième et dernière étape suivant quatre autres opérations menées dans les régions touchées (Saguenay, Outaouais, Montréal, Laurentides, secteur Granby et Cowansville en Montérégie).

L’inspecteur Lapointe, de la SQ, a ainsi expliqué les raisons de cette segmentation: «Ce n’est pas un projet d’enquête, mais bien cinq projets d’enquête (…) Vous voyez aujourd’hui le résultat de notre adaptation à l’arrêt Jordan et au rapport Bouchard».

Cette méthodologie de scission des opérations a permis de procéder à une cueillette préalable de preuve afin de compléter les dossiers bien avant de procéder aux arrestations — pas moins de 121 perquisitions avaient eu lieu dans le cadre de ces cinq enquêtes au cours des derniers mois. L’objectif premier était d’éviter les déraillements causés par l’arrêt Jordan, qui impose depuis juillet 2016 des délais beaucoup plus courts entre la mise en accusation et la fin d’un procès.

Cette façon de faire répond aussi à un autre objectif, soit de permettre la tenue de plusieurs procès distincts plutôt qu’un mégaprocès de manière à contourner les embûches majeures qui ont fait échouer les démarches contre le crime organisé dans le passé.

Me Michel Bouchard, à qui l’on avait commandé un rapport à la suite de l’arrêt des procédures dans le procès SharQc en 2015, avait notamment recommandé de ne plus tenir de tels mégaprocès et de limiter le nombre d’accusés.

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