Pourquoi la production SLĀV a-t-elle autant déchaîné les passions dans le milieu du théâtre et même au-delà? Depuis trop longtemps, la diversité montréalaise est absente des planches, ont dénoncé certains acteurs et organismes pendant la polémique. Métro s’est entretenu avec plusieurs d’entre eux pour comprendre l’état de la situation et trouver des pistes de solutions.

«Il y a un malaise, a déclaré à Métro Ania Ursulet, la coprésidente de Diversité artistique Montréal (DAM). Maintenant, il faut traiter ce malaise. C’est une opportunité de poursuivre le débat de façon plus apaisée dans quelques mois aussi parce que là, il est clair qu’on est dans la controverse, mais les choses vont se jouer après.»

DAM œuvre depuis dix ans à promouvoir la diversité dans les milieux artistiques, grâce à des formations données aux institutions pour les aider à inclure de nouveaux visages dans leurs productions.

Optimiste, Mme Ursulet estime que la situation s’améliore et que le milieu prend conscience du problème du manque de diversité. Les demandes de formations qui émanent d’institutions culturelles, de metteurs en scène ou d’organisme de financement ont bondi de 400% ces deux dernières années, s’est réjouie la coprésidente de DAM, qui voit en ce chiffre une prise de conscience du milieu. Les appels se sont d’ailleurs intensifiés depuis le début de l’affaire SLĀV, a-t-elle noté.

DAM a notamment travaillé avec plusieurs théâtres de renom à Montréal, comme le Théâtre du Nouveau Monde (TNM), ou a été présentée la pièce SLĀV avant d’être retirée de la programmation du Festival international de jazz de Montréal, mais aussi le Théâtre de Quat’Sous qui organise depuis 2013 des auditions de la diversité. Celles-ci permettent à des acteurs issus de la diversité d’être accompagnés, formé, et de rencontrer des acteurs clefs du milieu pour décrocher un rôle.

Ce genre d’initiatives, tout comme la Semaine de la diversité théâtrale, ont émergé à la suite d’une grande remise en question du milieu en 2015, à l’initiative du Conseil québécois du théâtre (CQT), qui avait alors organisé un congrès de plusieurs jours pour débattre de ces enjeux. Pour avoir un impact réel sur le milieu, le CQT a mis sur pied un comité sur la diversité au théâtre, qui est composé de plusieurs acteurs du milieu et de représentants d’institutions théâtrales.

Aujourd’hui, les initiatives du comité, comme les auditions de la diversité, touchent de plus en plus d’institutions, ce qui ravi son président, Charles Bender, un Huron-Wendat de Wendake, qui est aussi un des cofondateurs de la compagnie de théâtre Menuentakuan.

Des changements encore trop timides
Si M. Bender se félicite de ces initiatives, les choses doivent aller plus loin encore selon lui, car le théâtre ne représente toujours pas la société québécoise d’aujourd’hui. «Le théâtre doit être tout autant représentatif que le métro que je prends le matin. En ce moment, il ne l’est pas. Le travail reste énorme», a-t-il lancé.

À Montréal, arts interculturels (MAI), un lieu de diffusion d’art et de théâtre de la diversité, on constate aussi que la situation évolue trop lentement. Pour son président, Michael Toppings, si les théâtres font parfois preuve de bonne volonté, les gestes ne suivent pas forcément à long terme.

«Est-ce que ça change? Oui, tranquillement, les diffuseurs à Montréal reconnaissent qu’il est important de diversifier le bassin d’artistes. Au moins il y a ça», a mentionné Michael Toppings. Ce dernier regrette pourtant la controverse autour de SLĀV, qui a presque ramené au point de départ toutes les discussions entamées il y a plus de dix ans autour des enjeux de diversité et d’appropriation culturelle.

«Il y a des choses qui n’ont pas évolué du tout, sur des questions d’équité, d’inclusion et de diversité dans notre bassin d’artistes, l’appropriation culturelle aussi», a-t-il dénoté.

En conférence de presse la semaine dernière, le collectif SLĀV Résistance a notamment critiqué le TNM pour le manque de diversité dans les pièces qu’il diffuse cette saison. «100% des metteurs en scène et 95% des acteurs principaux sont blancs, ont-ils dénoncé. C’est inacceptable pour une compagnie de théâtre située dans une métropole aussi diverse que Montréal».

Ces acteurs sont unanimes : les metteurs en scène, les directeurs artistiques et les théâtres doivent travailler pour inclure la diversité dans leur pièce, sans que les acteurs n’aient besoin de jouer ou de représenter leur propre communauté.

Charles Bender a par exemple expliqué les difficultés à inclure des personnes autochtones ou issues de la diversité au moment de proposer un rôle à un acteur. Il a évoqué une occasion où il cherchait un rôle d’Autochtone dans une pièce, mais que l’acteur pressenti a dû annuler à la dernière minute.

«Toutes les recommandations données par les gens autour de moi étaient tous des Québécois blancs. Il est là le problème. Il n’y a personne qui a pensé à me dire: « As-tu pensé à tel ou tel acteur issu de la diversité ?  »», s’est-il désolé.

«J’ai décidé de faire l’inverse, a poursuivi M. Bender. Je suis allé chercher Mohsen El Gharbi. Il n’avait même pas l’accent québécois. Il a un nom tunisien et un accent belge. Même nous, comme compagnie autochtone, on ne refusera jamais à la diversité de nous rejoindre. Si on peut, on va mettre des blancs dans des rôles d’Autochtones et des Autochtones dans des rôles de blancs».

Un combat nécessaire, parfois mal perçu
Pour Charles Bender, c’est ce déséquilibre qui justifie aujourd’hui le mouvement en faveur de davantage de diversité. À terme, il ne faudrait plus faire de catégories, croit Mme Ursulet, mais il est indispensable aujourd’hui de nommer cette réalité, tant qu’elle est inégale.

«Nommer les «artistes dit de la diversité», ça permet de mettre en relief la catégorie, qui n’est pas une catégorie souhaitable, mais c’est pour nommer la discrimination et les obstacles qu’ils vivent. On a aussi plein de membres qui n’ont pas envie de porter le chapeau de la diversité par ce que ce sont juste des artistes.» – Fanny Guérin, la directrice des communications chez DAM

Le metteur en scène de SLĀV, Robert Lepage, s’était justement justifié après le scandale, en soulignant que le théâtre avait comme principe de «jouer à être quelqu’un d’autre».

M. Bender a pour sa part soulevé une inégalité criante dans le théâtre. «L’acteur blanc est considéré comme un neutre absolu, a-t-il souligné. Il est considéré assez souple et assez polyvalent pour jouer n’importe quoi et pas seulement joueur son rôle.»

Michael Toppings regrette aussi la tournure du débat sur les réseaux sociaux, le racisme de certains et leur manque de compréhension. «Ça m’a vraiment découragé, a-t-il dit. Je me demandais tout le temps comment des artistes racisés peuvent se sentir maintenant avec tout ça et comment ils vont rester optimistes.»

Face à ceux qui estiment que le talent passe avant la couleur et que le public québécois veut s’identifier à ses acteurs, Ania Ursulet fulmine. «Les acteurs de la diversité sont québécois! Il ne faut pas opposer les choses. Je pense que le Québec a cette capacité d’intégration. Arrêtons d’opposer les uns aux autres , a-t-elle clamé. Elle prend pour preuve les chiffres de la diversité à Montréal: 33% des Montréalais font partie des minorités visibles et 57% sont nés ou ont un parent né à l’étranger.

Ania Ursulet, tout comme Fanny Guérin, assure que des discussions auront lieu dans le milieu du théâtre durant les prochains mois, en «backstage», loin des caméras et des médias. Elles sont assurées que les choses changeront, même si les résultats arriveront au compte-gouttes.

«Tout n’est pas réglé. Ça prendra du temps. Le changement dans la culture organisationnelle prend beaucoup de temps. Le jour où DAM disparaîtra, c’est qu’il n’y aura plus de problèmes, mais on n’est pas rendu là», a laissé tomber Fanny Guérin.

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