Getty Helen Prejean

Le 11 décembre 1962, le Canada exécutait ses deux derniers condamnés à mort. Cinquante ans plus tard, l’Opéra de Montréal et Amnistie internationale soulignent cet anniversaire en présentant, en mars prochain, l’opéra Dead Man Walking. Métro s’est entretenu avec l’auteure de l’œuvre, sœur Helen Prejean, une militante de longue date contre la peine de mort aux États-Unis.

Vous avez écrit Dead Man Walking au début des années 1990. Vingt ans plus tard, en quoi l’œuvre est-elle toujours pertinente?
Elle entraîne les gens dans un voyage au plus profond de leur conscience. L’histoire s’ouvre sur un crime terrible. Les spectateurs assistent au meurtre de deux innocents. D’emblée, ils connaissent l’identité du tueur et le détestent. Tous se disent : «Voilà pourquoi nous avons besoin de la peine de mort!». Puis, le voyage se transporte des deux côtés de l’événement, de la souffrance des victimes à celle du tueur. L’œuvre force les gens à confronter cette part d’eux-mêmes qui réclame la mort lorsqu’un crime atroce se produit.

Le Canada a aboli la peine de mort en 1976. Pourquoi est-il si difficile de faire la même chose aux États-Unis?
La peine de mort est appliquée comme un rituel secret, derrière les murs d’une prison. Les gens n’y assistent jamais, ne s’en approchent jamais. Or, c’est une fois que je m’en suis approchée que j’ai commencé à militer contre la peine de mort. J’ai vu six êtres humains mourir devant moi. En tant que témoin, j’ai senti l’impératif moral de raconter mon histoire.

Croyez-vous que les Américains aboliront la peine de mort un jour?
Tout à fait. Quand on regarde les chiffres, une tendance claire se dessine. Bien que la peine de mort soit en vigueur dans 34 États américains, 80 % de toutes les exécutions au pays se produisent dans les 10 états du sud qui pratiquaient autrefois l’esclavage. Selon la loi, la peine capitale est réservée aux pires meurtriers mais, en pratique, 8 condamnés à mort sur 10 le sont parce qu’ils ont tué des Blancs. La peine de mort est profondément raciste dans son application.

On crée un sentiment de peur dans la population en identifiant un ennemi. Mais c’est une question de politique, pas de justice criminelle. – Helen Prejean sur la peine de mort pour des criminels tels que Ben Laden et un des responsables de l’attaque de Mumbai en 2008, exécuté le mois dernier.

Vous vous battez contre la peine capitale depuis les années 1980. Quels arguments faites-vous valoir aux gens qui sont en faveur de son application?
Pour tout le monde, incluant moi, la réaction primaire est la suivante : «Si quelqu’un tuait mon enfant, je voudrais qu’il meure.» Je fais donc voir aux partisans de la peine de mort les souffrances des victimes, parce que tout le monde peut s’y identifier. Mais ensuite, j’essaie de leur faire comprendre ce que ça signifie réellement de tuer un être humain. Je leur raconte les histoires des condamnés, des gardiens de prison et de ceux qui doivent tuer les criminels en notre nom.

Au sein de la population, l’appui à la peine de mort va-t-il en augmentant ou en diminuant?
L’idée perd des appuis. Depuis 2001, le nombre d’exécutions a baissé de moitié aux États-Unis. Et dans les sondages, près de 65 % de la population se dit en faveur de la peine de mort lorsqu’on leur demande simplement s’ils sont pour ou contre. Mais dès qu’on leur propose une solution de rechange, par exemple la prison à vie, ce pourcentage diminue. Il y a deux ans, l’appui à la peine de mort dans ce contexte est passé sous la barre des 50 % pour la première fois.

Le mois dernier, le gouvernement indien a exécuté un des responsables de l’attaque de Mumbai qui a fait 164 morts en 2008. Le gouvernement américain a exécuté Bin Laden en 2011, responsable des attentats du 11 septembre 2001. Croyez-vous que la peine de mort soit justifiée dans de tels cas?
Ces exécutions sont présentées comme étant justifiées, car elles s’en prennent aux pires des pires meurtriers. Les gouvernements qui défendent la peine de mort utilisent ces cas à leur avantage. «Regardez à quel point leurs crimes sont horribles, ces gens doivent mourir.» On crée un sentiment de peur dans la population en identifiant un ennemi. Mais c’est une question de politique, pas de justice criminelle. La peine de mort est appliquée arbitrairement et, bien souvent, par des politiciens qui veulent se montrer dur face à la criminalité. C’est une logique extrêmement réductrice.

Événement
La campagne entourant l’opéra Dead Man Walking s’amorce mardi avec l’événement La dernière heure dans la vie de…

  • Plusieurs artistes, dont Michel Dumont, Fanny Mallette et Lorraine Pintal, se mettront dans la peau de condamnés à mort afin de livrer un ultime message.
  • C’est à l’Espace culturel Georges-Émile Lapalme de la Place des Arts à 16 h.

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