(Zvi Leve/ Collaboration spéciale)

Comment les enfants vivent-ils la ville? Une partie de la réponse peut être trouvée dans les travaux qu’a conduits, avec des collègues, le sociologue et professeur Jean-Yves Authier, de l’Université Lyon 2 en France, sur les enfants dans des quartiers gentrifiés* de Paris, de San Francisco et de Londres. En attendant la conférence qu’il donnera mardi sur le sujet, le professeur Authier répond aux questions de Métro.

Jean-Yves AuthierVous avez étudié des enfants qui avaient de 9 à 11 ans, plus particulièrement leur façon de s’approprier la ville. À quels résultats êtes-vous arrivé?
Ce qu’on a constaté, dans nos quartiers gentrifiés [NDLR: ces études portaient sur le quartier des Batignolles, à Paris, sur celui de Noe Valley, à San Francisco, et sur celui de Stoke Newington, à Londres], c’est effectivement un usage extrêmement important du quartier. Il y a d’abord, évidemment, l’école – ils utilisent, en tout cas à Paris, les écoles du quartier. L’essentiel de leurs relations sociales sont d’ailleurs souvent des relations d’école, mais pas exclusivement. Ils utilisent également les espaces publics. Leur territoire s’étend surtout dans le quartier, où ils ont beaucoup d’activités, avec toute une forme de différentiation à la fois sociale, genrée, etc.

Par exemple, le quartier des filles n’est pas le quartier des garçons. Les filles ont une vie de quartier qui est moins ouverte aux espaces publics que celle des garçons. On trouve ainsi davantage les garçons dans les parcs et les espaces publics, alors que les filles investissent les lieux institutionnels pour des activités extra-scolaires. Du point de vue de leurs relations de sociabilité, les filles ont plutôt tendance à recevoir ou à aller rencontrer des amies dans des logements.

De façon assez générale, les pratiques des enfants dans leur quartier sont fortement encadrées par les parents, mais les jeunes ont aussi une certaine marge d’autonomie dans cet usage des lieux. Cette marge, on la trouve dans les quartiers gentrifiés, mais beaucoup moins dans d’autres types de quartier, en particulier dans des quartiers très populaires, où l’encadrement est très fort et où on laisse beaucoup moins faire ses enfants dans certains espaces.

Est-ce que les interactions sociales des enfants dans les quartiers étudiés ressemblent à celles de leurs parents?
Si on regarde les réseaux de relations de tel ou tel enfant, on s’aperçoit qu’ils sont beaucoup plus mélangés socialement que le serait le réseau amical de leurs parents. Ce qu’on observe aussi, c’est que ce mélange de relations est évidemment assez important dans les écoles publiques de ces quartiers, mais il se prolonge aussi dans d’autres types d’espaces, que ce soit le logement, les parcs, etc. On perçoit, en même temps, une certaine logique de repli social, qui est opéré par les familles de la classe moyenne hors de l’école. Par exemple, ces parents vont jouer le jeu de la mixité sociale à l’école, favoriser la rencontre de leurs enfants avec des enfants de milieux sociaux différents. Mais pour contre-balancer ça, ils vont inscrire leurs enfants dans ce qu’on pourrait appeler des pratiques distinctives, comme le violon, le solfège ou la chorale au conservatoire.

Qu’est-ce qui attire les familles dans certains quartiers gentrifiés?
D’abord, pour les membres de la classe moyenne supérieure, c’est le souci de l’authenticité. Les quartiers qu’ils choisissent sont souvent situés dans une portion plus ancienne de la ville. Par ailleurs, il y a la volonté d’être associé à des milieux populaires, même si on ne les fréquente pas forcément. Ensuite, c’est aussi tout un ensemble «d’aménités urbaines»: avoir accès aux bars, aux restaurants, etc. Ces familles fréquentent beaucoup ces lieux-là, même en ayant des enfants.

On le voit bien, il y a un souci éducatif chez ces familles. Il s’agit, plus précisément, de confronter ou d’exposer leurs enfants à la diversité sociale. Pouvoir mettre ses enfants dans une classe où il y a des enfants d’autres pays, d’autres milieux sociaux, c’est quelque chose qui est extrêmement valorisé par les parents et qui, souvent, s’arrête à la fin de l’école primaire.

«Les parents insistent énormément sur l’aspect de diversité à la fois sociale, culturelle, etc. [Cette mixité] est aussi recherchée dans une logique éducative par rapport à leurs enfants, les parents disant que c’est très bien que les enfants s’ouvrent à d’autres, qu’ils apprennent à être confrontés à d’autres qu’eux, que ça aura une incidence sur leurs comportements par la suite. Il y a tout un ensemble de discours autour de ça qui fait que, pour ces parents-là, habiter ces quartiers gentrifiés, ça a un sens par rapport à leurs enfants.» – Jean-Yves Authier, sociologue et professeur de l’Université Lyon 2 en France

Est-ce qu’il y a des leçons à tirer de la façon dont les enfants vivent la ville?
Sans doute. J’espère! En fait, dans la recherche sur les quartiers gentrifiés, on est dans un cas un peu inverse par rapport aux tendances. Globalement, les grandes villes perdent plutôt des familles avec enfants, même si le phénomène a ralenti au cours des dernières années. En même temps, certains types de quartiers gentrifiés sont au contraire des quartiers où, justement, on assiste au retour en ville des familles avec enfants.

Donc, ça présente un intérêt de voir comment ces enfants et ces familles vivent en ville, et puis, éventuellement, de voir quelles sont les contraintes qui font qu’elles n’y restent pas. On voit bien dans le cas parisien, qu’il y a des problèmes assez importants en matière de logement qui font que c’est difficile pour des familles avec enfants de rester à Paris. Au premier enfant, ça va, et même encore au deuxième, mais après, ça devient plus compliqué [en raison du prix et de la taille des logements].

Est-ce que vous croyez qu’on oublie les enfants quand on planifie les villes ou quand on revitalise des quartiers?
À mon avis, oui. De façon assez importante. L’enfant est loin, à mon avis, d’être intégré de façon centrale dans les politiques urbaines ou dans les projets urbanistiques, c’est presque une évidence. On voit d’ailleurs que ça commence à devenir quelque chose qui est davantage mis de l’avant aujourd’hui.

Est-ce que vous croyez que vos études peuvent trouver un écho ici, dans nos quartiers gentrifiés?
Je pense! Il y a des types de quartiers gentrifiés montréalais qui sont aussi des quartiers familiaux. Je pense qu’on pourrait très vraisemblablement trouver des ménages montréalais qui sont assez proches des ménages qu’on a pu interroger à Paris, à San Francisco et à Londres.

*La gentrification est aussi connue sous le nom d’embourgeoisement urbain. C’est un phénomène par lequel des ménages plus aisés s’installent dans des quartiers moins favorisés et finissent par y remplacer, en partie du moins, les anciens habitants.

Il était une fois des enfants, des quartiers et des villes
Conférence de Jean-Yves Authier
Mardi de 12h30 à 14h
À l’INRS, 385, rue Sherbrooke Est

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