La nouvelle plateforme de la «ville intelligente» qui doit répertorier l’ensemble des contrats octroyés par la Ville de Montréal, et décrite comme un gage de transparence par l’administration, comporte de nombreuses lacunes.

Le 15 juillet, un mois après sa mise en ligne, la plateforme Vue sur les contrats a été testée par Métro. Celle-ci a été créée dans la foulée de l’élaboration du plan d’action de la ville intelligente, qui prévoit la réalisation de 70 projets. Résultat de l’exercice: au moins 69 contrats soit la totalité des contrats accordés lors du conseil municipal et du conseil d’agglomération de la Ville de septembre à décembre 2014 n’apparaissaient pas sur la plateforme.

Ainsi, si on demandait à l’interface de lister tous les contrats accordés au conseil municipal et au conseil d’agglomération entre septembre et décembre 2014, le site n’indiquait qu’«aucun résultat correspond à cette recherche». Or, ces contrats ont bel et bien été accordés par ces instances pendant cette période.

Lorsque nous l’avons contactée à ce sujet la semaine dernière, la Ville de Montréal a dit qu’elle était au courant de cette absence de données et qu’il s’agissait d’une «situation temporaire d’ordre technique». Après avoir indiqué, jeudi dernier, que le tout serait corrigé en «septembre ou octobre», le service des communications s’est ravisé 24 heures plus tard en précisant que «les équipes sont à l’œuvre pour combler les données manquantes et le tout sera en ligne rapidement». Lundi, les contrats pouvaient être consultés sur la plateforme.

«À partir du moment où le lien de confiance est brisé, c’est sûr que plus personne ne va se fier à cette plateforme. Ça sent encore l’improvisation de l’administration Coderre, comme dans tout ce qui implique le dossier de la ville intelligente», a réagi Sylvain Ouellet, élu de l’opposition officielle à la Ville de Montréal, Projet Montréal.

Bien que les élus de l’administration Coderre avaient indiqué en juin que ce site était un «outil évolutif», ses responsables n’ont jamais indiqué que des informations manquaient. Les élus avaient assuré alors que cette plateforme présenterait «l’ensemble des contrats» accordés par la Ville de Montréal depuis 2012, et le site lui-même donne cette information.

«Ça met en doute à peu près tout le reste de la plateforme. S’ils ont fait une erreur aussi grosse, combien d’erreurs moyennes ou petites il y a-t-il encore ?» – Sylvain Ouellet, élu de Projet Montréal

Encore aujourd’hui, les 23 contrats accordés au conseil municipal de mai et juin 2015 ainsi que les 21 contrats accordés au conseil d’agglomération de cette même période ne sont pas disponibles sur la plateforme Vue sur les contrats, après vérification par Métro.

Les données du site devaient aussi être facilement exportables en fichier Excel par les citoyens. Une mesure qui avait fait la fierté de Stéphane Goyette, directeur du Bureau de la ville intelligente et numérique de la Ville de Montréal, lors de la présentation de la plateforme en juin. Après vérification, l’exportation est problématique et permet seulement d’obtenir ce qui est présenté à la première page de recherche. Aucune indication sur la plateforme ne parle de cette erreur.

«Je pense que c’est un outil qui va être excessivement utile à tous et qui va dans le sens de la transparence et de pouvoir ouvrir toutes les données, toutes les informations possibles à qui que ce soit», avait pourtant affirmé Pierre Desrochers, président du comité exécutif lors de la présentation de la plateforme en juin.

«On est plus dans une optique de relations publiques que vraiment dans de la reddition de compte, estime de son côté M. Ouellet. Et si la Ville de Montréal publiait un budget et avait oublié, comme par hasard, toutes les dépenses de l’automne 2014, ce ne serait pas acceptable», a fait remarquer l’élu.

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Deux plateformes
Deux visions de la «ville intelligente»

comparaison sites ville intelligente

Lors de la création de cette plateforme de visualisation des contrats, la Ville de Montréal a rejeté une version considérée par son créateur et l’opposition officielle comme plus utile et plus transparente.

En février dernier, la Ville de Montréal annonçait que le contrat pour la création de sa plateforme Vue sur les contrats était accordé aux entreprises Nord Ouvert et FFunction. Cette dernière était responsable de la création des plans visuels de la plateforme permettant l’exploration des contrats. Coût de l’opération  21 700$.

Ce contrat faisait suite à un «appel d’intérêt», une sorte de concours destiné à sonder les entreprises qui possèdent l’expertise pertinente. Treize entreprises y ont pris part.

Fin avril, la plateforme de FFunction, sur le point d’être terminée, est rejetée. Un nouveau contrat est alors octroyé à Caravan.coop, nouveau joueur recommandé par Nord Ouvert et qui n’avait pas pris part au concours. C’est à Caravan.coop que l’on doit la plateforme actuellement en ligne et qui comporte des lacunes. Coût supplémentaire de l’opération: 15000$.

«La personne responsable du projet au Bureau de la ville intelligente avait l’air de trouver que ce qu’on faisait était trop compliqué, qu’il fallait donner une information simple aux citoyens; elle avait peur qu’ils ne comprennent pas», se rappelle Sébastien Pierre, de FFunction. Il précise qu’il n’a toutefois jamais présenté son travail à un élu ou à une autre personne de la Ville et croit que cette personne «qui a bloqué le projet n’a pas impliqué toutes les parties».

Sa plateforme avait pourtant un but précis: permettre aux citoyens de «comprendre où va l’argent, comment l’argent est distribué, quels sont les plus grands contracteurs de la Ville, savoir qui se fait le plus d’argent avec la Ville», explique-t-il.

Ainsi, la plateforme de FFunction, grâce à des éléments cartographiques, permet de voir graphiquement et en un coup d’œil les départements ou les arrondissements les plus dépensiers en contrats ainsi que les plus gros fournisseurs de la Ville (ayant facturé 10M$ et plus depuis 2011), et ce, dans les différents secteurs de la Ville.

«Alors que la plateforme mise en ligne par la Ville, je pense que c’est juste une liste des contrats avec un diagramme illisible, estime M. Pierre. C’est probablement utile si on cherche quelque chose en particulier, mais si on cherche à explorer et à essayer de comprendre la distribution des données, ça n’offre pas grand chose comme visibilité», ajoute-t-il.

«Je pense qu’on a perdu en fonctionnalité entre la plateforme que nous avons faite et celle qui est disponible actuellement sur le site de la Ville de Montréal.» – Sébastien Pierre de l’entreprise FFunction

Du côté de la Ville, on indique que la plateforme de FFunction a finalement été rejetée parce que «le Bureau de la ville intelligente et numérique a jugé que le volet de “l’expérience utilisateur” devait être amélioré afin d’assurer la convivialité de l’outil.» Le nouveau contrat a été octroyé «avec de nouveaux requis ergonomiques» et «afin d’avoir un produit final qui corresponde parfaitement aux attentes de la Ville».

Sylvain Ouellet, de Projet Montréal, qui a également consulté la plateforme de FFunction, abonde dans le sens de la jeune entreprise. «[Leur plateforme] est de loin supérieure [à celle de la Ville], dit-il. C’est plus facile de visualiser les contrats, même pour quelqu’un qui n’est pas informaticien, qui n’est pas habitué à ça. Avec ces graphiques, c’est beaucoup plus clair quels sont les plus gros fournisseurs. Très rapidement, on peut voir graphiquement ce qui est important et ce qui est moins important.»

Informé du fait que cette plateforme de FFunction a été rejetée par la Ville, Sylvain Ouellet s’est dit étonné de ce choix. «Dès que tu limites les options de filtre, de tri, de visualisation, c’est une façon de dire: “on veut juste vous présenter l’information de telle façon, et surtout, n’essayez pas de la chercher d’une autre façon”. C’est quoi, ils ont quelque chose à nous cacher?», a-t-il réagi.

Nord Ouvert, qui est resté maître d’œuvre du contrat avec Caravan.coop, a refusé d’accorder une entrevue à Métro.

Ironie du sort, les deux contrats en question sont introuvables sur la plateforme.

Consultez la plateforme proposée par FFunction. L’entreprise précise toutefois qu’elle n’a jamais eu l’occasion de présenter exactement la vision qu’elle avait pour cette plateforme, et qu’en l’occurrence, cette version ne représente pas une version finale. Elle aurait aimé aller «beaucoup plus loin».

Comparez-la avec celle mise en ligne par la Ville de Montréal.

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