Mario Beauregard/Métro Antonin Labossière devant le projet Le Rubic, conçu par la firme Rayside Labossière

Parce qu’ils ont l’impression que la création architecturale actuelle souffre d’un désintérêt généralisé, comparativement au summum vécu à l’époque de l’Expo 67, et pour initier dès aujourd’hui une réflexion collective sur la ville dans laquelle nous souhaitons vivre en prévision du 400e anniversaire de Montréal, l’architecte de 39 ans Antonin Labossière, de la firme Rayside Labossière, a signé avec d’autres jeunes architectes le Manifeste de la relève, publié récemment. Entretien.

Avez-vous l’impression, comme jeunes architectes, que vous n’êtes pas assez intégrés dans des projets de grande envergure?
Ieoh Ming Pei avait 40 ans quand il a fait la Place Ville-Marie. Moshe Safdie avait 25 ans quand il a fait Habitat 67. Renzo Piano était dans la trentaine quand il a fait le Centre Georges Pompidou à Paris. Cette énergie, cette volonté de faire place aux nouvelles idées s’exprime à travers des jeunes qui font de de l’architecture différente. Il faut laisser cette place là. Présentement, on ne l’a pas.

Il y a beaucoup de contraintes pour les jeunes architectes. D’où viennent ces règles?
C’est Pierre Thibault qui l’a souvent mentionné: pour faire une école, il faut que t’en aie fait dix. Oui, ça bloque complètement l’accès aux jeunes dans ces projets. Ce sont des règles qui se sont installées avec le temps. Les années 1980-1990 n’ont pas été joyeuses en architecture, il n’y avait pas de travail. De mon interprétation, ça s’est basé sur la peur de faire des erreurs.

Maintenant, il faut faire des brèches là dedans pour que des nouvelles idées sortent. On oublie ce qu’est l’architecture, comment elle peut être un moteur. Quand on a une architecture plate, on a une ville plate. La beauté peut vaincre la peur.

De quelles villes pourrait-on s’inspirer?
Copenhague s’est donné une politique de l’architecture, ce que l’Ordre des architectes essaie de promouvoir ici. Là-bas, toutes les nouvelles constructions sont audacieuses, il y a des quartiers complets qui sont basés sur le transport en commun. On se questionne sur la façon dont on veut que la ville se développe.

Le quartier Vauban, à Fribourg, en Allemagne, est un quartier hyper écologique. Les rues sont piétonnes. Le transport en commun dessert principalement le quartier. Les rues sont vertes. Les enfants jouent partout. C’est une qualité de vie incroyable. C’est ce que les gens veulent avoir.

Il y a Portland, en Oregon, aussi, où la rue centrale est piétonne. L’architecture n’y est pas flamboyante, mais on n’a pas peur d’essayer des trucs.

Comment ça se fait qu’on ne construit pas des quartiers semblables ici? C’est un non sens. Comment ça se fait que des projets dans des villes plus anciennes en Europe soient beaucoup plus audacieux que dans une ville moins vieille comme ici? On a de la misère avec notre lien avec notre histoire. Je crois que l’architecture l’exprime.

Vous déclarez, dans le manifeste : «ne faisons pas dire au patrimoine ce qu’il n’est pas». Faut-il changer notre relation au patrimoine?
Le patrimoine, c’est un discours construit sur des symboles. Collectivement, on va trouver qu’une maison a une histoire intéressante, par exemple. Mais le patrimoine peut accepter de se faire ajouter des couches d’histoires.

On le voit avec les églises. Elles sont condamnées à être réinventées. Mais pour ça, il faut accepter que l’église ne représente plus une église, et il faut essayer de changer son usage. Chaque cas est unique. Quand on se cantonne dans des règles patrimoniales strictes, on passe à côté [de beaux projets], dans beaucoup de cas.

Vous parlez de beauté et d’architecture «plate», mais ces concepts sont relatifs. Qu’est-ce qu’ils signifient pour vous?
C’est ce qu’on a nommé une «démocratie architecturale» dans le manifeste. C’est de dire qu’on a le droit d’exprimer des différences. À Paris, par exemple, tout est uniforme, mais les nouvelles constructions sont très différentes. À Montréal, on se fait dire qu’il faut s’intégrer à ce qui existe, alors que la ville est hétéroclite. Ça veut dire qu’on se construit des faux discours sur l’intégration. Quand on nous demande en 2017 de s’intégrer à un immeuble de 1930, c’est non. On doit exprimer un immeuble de 2017.

Il faut aussi accepter qu’on tente parfois des choses et que ce n’est pas tout à fait réussi. Ça fait partie de la vie.

«Pour le projet Sainte-Germaine-Cousin, à Pointe-aux-Trembles, j’ai demandé à tous les entrepreneurs de me fournir les noms de toutes les personnes qui avaient mis les pieds sur le chantier. J’ai fait un générique, un peu comme dans les films. Pour dire «bravo». Il faut retrouver ce dialogue là. Il faut redonner de la fierté.» – Antonin Labossière, architecte, Rayside Labossière

Certains bâtiments n’ont effectivement pas été applaudis au moment où ils ont été construits, mais ils ont acquis une reconnaissance avec les années…
Le Westmount Square de Mies van der Rohe est probablement le meilleur exemple. Il a été énormément critiqué. Dans les années 1980-1990, on trouvait que c’était une horreur et je pense que maintenant on apprécie à quel point c’est exceptionnel. Dans le postmodernisme, il y a plein de choses que maintenant on trouve vraiment horribles, et je suis sûr que dans 30 ans on va les apprécier et qu’on va parler de patrimoine postmoderne, de comment il faut le préserver. Il faut accepter d’évoluer. On dirait que quand on a peur, on arrête d’évoluer. Il faut accepter le changement.

Est-ce que ça coûte vraiment plus cher de faire un beau bâtiment, qui correspond à certaines exigences?
Non et oui. Le projet le moins cher, c’est une boite en tôle pas de fenêtres. Si tu veux, pour la rendre belle, ajouter des fenêtres, de la brique, oui, ça vient de te coûter plus cher. Mais si tu pars de ce que ça coûte pour construire quelque chose de raisonnable, de correct, de beau, et que tu veux le mettre un peu plus beau ou différent, là, ça ne coûte pas plus cher. Il faut changer notre approche. Si on veut de la beauté, il y a un prix «normal» et il y a moyen de faire de très beaux projets avec ce prix là. Comme il y a moyen de rater son coup et de rentrer dans les budgets.

Il y a peu d’éducation du public à l’architecture. Qu’est-ce qui pourrait être fait en ce sens?
Je pense que beaucoup de gens réclament de la beauté, mais ils ne savent pas quels sont les ingrédients nécessaires pour qu’elle naisse.
L’architecture, c’est élitiste. Je suis contre ça. Par exemple, beaucoup d’architectes n’aiment pas la couleur. Souvent, les gens vont voir ça comme étant populaire, comme si ce n’était pas de la grande architecture. Évidemment, il faut qu’elle soit bien utilisée… Mais si tu passes devant un bâtiment et qu’à cause de la couleur, ça vient donner du dynamisme et que les gens trouvent ça intéressant, je trouve que ça participe à l’animation de la rue. Je pense que les architectes, comme l’OSM, comme l’Opéra, ont un devoir de démocratisation.

Autrement, la première éducation à l’architecture, c’est quand on se promène dans la ville. S’il y a des beaux bâtiments, je pense que les gens vont naturellement augmenter leurs standards.

Les autres signataires du manifeste
Renée Mailhot (La SHED architecture), Sébastien Parent (La SHED architecture), Yannick Laurin (La SHED architecture), Jean de Lessard (Jean de Lessard ‐ designs créatifs), Robert Lavoie (APPAREIL architecture), Nicolas Lapierre (L’Abri), Francis Pelletier (L’Abri), Francis M Labrecque (L’Abri), Tom Balaban (TBA), Guillaume Pelletier (GPA).

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