Au sortir des Fêtes, Annie est au restaurant avec son conjoint et leurs deux enfants, adoptés en bas âge. Elle félicite son fils et sa fille pour leur comportement : en effet, ils ont passé leurs «plus belles vacances depuis des années». Soudain, le garçon de 13 ans pique une crise. Comme ça. «Parce qu’on l’a félicité.» Et quand il se met en colère, ça déménage. «Il faut qu’il casse quelque chose. Si on est dans le chemin, on y passe», confie la mère de famille, qui ne compte plus les bleus sur son corps ni les trous dans les murs. Son fils est atteint de troubles de l’attachement (TA), un désordre mental encore méconnu.

Le trouble de l’attachement est causé par «l’absence d’un donneur de soins stable et sensible», soit une figure d’attachement, pendant la petite enfance, explique Sébastien Monette, neuropsychologue au CIUSSS du Centre-Sud-de l’Île-de-Montréal. Les facteurs de risque sont multiples, mais les enfants qui ont vécu en orphelinat ou qui ont subi de la négligence émotionnelle sont plus susceptibles d’en être atteints. «Dans la population en général, c’est 1 % ou moins, mais si on regarde les enfants en famille d’accueil, c’est autour de 20 %», explique le spécialiste.

Annie et son conjoint ont adopté leur garçon et leur fille en Corée du Sud, respectivement à l’âge de 7 et 4 mois. Tous deux ont reçu un diagnostic de TA. Sa fille, elle, «a de la difficulté à jeter des choses». «Elle garde tout, même des papiers à moitié déchirés, raconte sa mère. Souvent, elle va garder de la nourriture et la cacher dans sa chambre, même si elle est arrivée ici à 4 mois et n’a jamais manqué de nourriture.»

C’est un cas beaucoup plus facile à gérer que celui de son fils, qui a été hébergé en centre jeunesse pendant quatre ans. «Il était trop dangereux. Pour protéger notre fille, on a pris cette décision», explique Annie. Il est revenu depuis juillet dernier et sa mère est très heureuse, malgré les crises. «Le quotidien est difficile. On est souvent épuisés. Parfois, des parents ne veulent plus voir leurs enfants, mais nous, on voulait continuer à être ses parents», souffle-t-elle.

«J’ai remarqué son TA dès la prématernelle. À la fin de la journée, les autres enfants couraient dans les bras de leurs parents, et lui me voyait et partait dans la direction opposée.» – Audrey, qui a adopté son fils en Haïti à l’âge de 14 mois. Aujourd’hui âgé de 17 ans, il a vécu de manière très dure tous les petits échecs de l’adolescence, raconte sa mère, ce qui l’a amené à glisser vers la criminalité. Il a même été détenu.

Andrée (nom fictif) a quant à elle adopté quatre enfants à l’étranger. Deux d’entre eux ont reçu un diagnostic de TA. La mère de famille croit que les deux autres enfants en sont atteints eux aussi. «Ces enfants ont été tellement maltraités qu’ils ne font pas confiance à l’adulte devant eux, rapporte-t-elle. C’est difficile de bâtir quelque chose de solide sur une relation sans confiance. À la minute où il y a de l’anxiété, ces enfants-là explosent.»

Le fils cadet d’Andrée, âgé de 14 ans, a récemment été placé par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) pour un an. «Il s’est mis à frapper son petit frère ou à dire qu’il allait le tuer, rapporte-t-elle. Quand je gardais mon petit-fils de 4 mois, il lui faisait mal devant moi et trouvait ça drôle. C’est devenu invivable.»

Sa fille adoptive, elle, a menacé à plusieurs reprises de s’enlever la vie et s’automutile. Elle a également été placée en centre jeunesse, il y a près de deux ans. «Les deux plus jeunes ont développé une haine indescriptible envers leur sœur, parce qu’ils pensent qu’elle les a abandonnés elle aussi», raconte Andrée.

«Ils sont très neutres : ils ne vont ni dans le bonheur ni dans le grand malheur. Les deux plus jeunes, je ne les ai jamais vus pleurer. C’est difficile, parce que nous, on veut aimer ces enfants, et ils sont incapables de se laisser aimer, parce que leurs parents biologiques
les ont abandonnés.» – Andrée, mère de quatre enfants adoptés

Elle dit que sa plus grande difficulté est «l’incompréhension des centres jeunesse par rapport aux troubles d’attachement». «Le centre jeunesse fait une équation rapide, se disant que l’enfant à problème, c’est la faute des parents, sans prendre en compte le passé pré-adoption des enfants, juge-t-elle. On est blâmés pour le comportement des enfants. C’est plus que blessant. C’est une destruction [de notre confiance].»

Selon Annie, «la loi est mal faite». «Pour avoir des services pour des enfants qui ont un trouble d’attachement sévère, comme mon fils, il faut qu’ils soient admis à la DPJ. Mais il faut aussi que la DPJ dise que les parents ne sont pas qualifiés pour garder l’enfant à la maison, même si ce n’est pas ça, le problème, déplore-t-elle. Et on se fait longtemps rabaisser avant de trouver un intervenant qui connaît les TA.»

Des histoires comme celles d’Annie et Andrée, il y en a des centaines dans tout le Québec, sans être toutes aussi complexes, expose Danielle Marchand, directrice de PETALES­ Québec. Elle-même seule et unique employée de cet organisme de soutien aux parents dont les enfants sont atteints de TA, elle a reçu près de 2 000 courriels et appels de demande d’aide l’an dernier.

Peu de services
Danielle Marchand déplore que peu de ressources soient offertes dans les services publics de santé. «En CLSC, il n’y a pas de porte d’entrée pour les TA, je dois diriger les gens vers le privé», souligne-t-elle, ajoutant que les thérapies offertes au public ne sont pas d’assez longue durée.

Par exemple, Annie a dû déménager pour que son fils ait accès à une classe spécialisée en soutien émotionnel. «Ce qui est difficile à obtenir, c’est le suivi. Pour ma fille, on n’a rien par rapport à son diagnostic de TA», explique-t-elle. Et maintenant que son fils est revenu du centre jeunesse, elle perdra le suivi offert par la DPJ dans cinq mois si l’organisme gouvernemental juge que «ça se passe bien».

Le fils de 14 ans d’Andrée n’a toujours pas rencontré de pédopsychiatre, même si son cas avait été jugé urgent il y a plus d’un an.

Le neuropsychologue Sébastien Monette explique que le domaine est encore en développement, ce qui pose problème quand vient le temps d’offrir des ressources spécifiques. «Les recherches et les études scientifiques très sérieuses sur le sujet, c’est relativement nouveau, dit-il. Par conséquent, dans la formation en psychologie ou en pédopsychiatrie, c’est peu enseigné.»

Il n’y a «presque pas d’outils validés», comme des tests standardisés qui peuvent être utilisés en clinique pour poser un diagnostic, ajoute-t-il. Le neuropsychologue, qui intervient surtout auprès de jeunes suivis par la DPJ et non auprès d’enfants adoptés, tente justement de mettre au point un outil du genre.

Des interventions possibles

Étant donné qu’il s’agit d’un «domaine de recherche en émergence», les interventions auprès des enfants atteints d’un TA s’inspirent des travaux des psychologues spécialisés en attachement. «Il y a plein d’interventions qui ont été élaborées pour les enfants qui ont des attachements insécurisants. C’est ce qu’on utilise pour le moment», souligne M. Monette. Ainsi, on essaie d’aider le parent à mieux décoder l’enfant qui a un comportement un peu imprévisible.

Chez Annie, c’est justement la prévisibilité et la routine qui ont du bon. «Il faut que ce soit prévisible tout le temps. Le samedi, c’est toujours la même chose. On soupe et on écoute un film, raconte-t-elle. Si on a des règles, il faut qu’elles soient claires et qu’il y en ait très peu.»

Sébastien Monette met les parents en garde contre les thérapies de contact physique entre l’enfant et le parent adoptif. «La thérapie de holding ou de compression, ç’a été prouvé que c’était nocif pour l’enfant», affirme-t-il.

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