Mario Beauregard/Métro La tournée des finissants de l’École nationale de l’humour sera au ZooFest lundi, mardi et mercredi.

Garihanna Jean-Louis a quitté Haïti la tête pleine d’histoires qui n’attendaient qu’à être racontées. Des histoires dures, drôles, déchirantes, cocasses, fortes. Des histoires qui l’ont menée jusqu’à l’École nationale de l’humour (ÉNH), dont elle ressort diplôme en main. Le premier remis à une femme noire. Métro l’a rencontrée entre deux dates de la tournée des finissants de l’ÉNH pour discuter de ses rêves, qui dépassent les frontières du Québec, de sa culture «bipatride» et de l’impressionnante résilience des femmes noires.

Comment se sont déroulés vos premiers pas en humour?
Mon parcours, c’est un conte de fées. J’ai terminé mes études [à Montréal], puis en 2014, j’ai décidé de quitter le Canada et de retourner en Haïti pour donner des cours de théâtre. L’École nationale de l’humour était de passage afin de recruter pour le spectacle HaHaHaïti, et ils ont décidé qu’ils me voulaient! Deux heures après le show, Louise Richer [la directrice de l’ÉNH] est venue me voir pour me dire [qu’on m’offrait] une bourse d’études pour le programme complet à l’ÉNH. Ça a été aussi brutal que ça! [Rires]

Avez-vous vécu une période d’adaptation difficile?
L’adaptation culturelle a été très dure. Je suis née ici, mais j’ai grandi en Haïti. Notre humour est différent. Oui, le rire est universel, mais l’humour, c’est très culturel. Ce qui me faisait rire, moi, ça ne faisait pas rire les autres. J’ai dû m’adapter, mélanger mes deux patries, mes deux cultures pour pouvoir offrir un produit qui ferait rire un public haïtien et québécois, et ce, malgré les différences culturelles.

Quel genre de différences culturelles?
En Haïti, ce qui nous fait majoritairement rire, c’est les lapsus. Faire des fautes de français, nous, on en rit aux larmes! Mais ici, ça ne fait pas vraiment réagir. Alors, j’ai décidé d’amener ça ici et de voir la réaction des gens… et j’ai été étonnée : ça fonctionne! J’ai été à Havre-Saint-Pierre, à l’autre bout du monde, et j’ai eu droit à des ovations debout! C’est là que je vois que les gens sont prêts pour quelque chose de nouveau. Et ça m’étonne d’être la première femme noire de l’ÉNH et de voir à quel point les gens sont heureux d’enfin voir de la couleur!

L’humour est-il un bon moyen de faire découvrir la culture haïtienne au public d’ici?
C’est LA façon de faire! J’ai réalisé que juste en faisant rire mes camarades de l’ÉNH, je leur en apprends un petit peu plus sur Haïti. Alors, ma mission, c’est d’amener les gens à réfléchir, de montrer c’est quoi, être Haïtien. Je suis toujours surprise de voir à quel point les gens sont ouverts.

«Si j’ai la possibilité de monter sur une scène, pourquoi ne pas dire quelque chose qui pourrait faire passer un message?» – Garihanna Jean-Louis

Qu’est-ce qui inspire vos numéros? Je pense, entre autres, à celui où vous dites qu’en Haïti, les gens pensent que la dépression, c’est «une maladie de Blancs».
J’ai vu et vécu beaucoup de choses dans ma vie. Vous savez, la première fois qu’on m’a pointé une arme dans la face, j’avais neuf ans. Pour le moment, c’est ça qui m’inspire. La première dépression que j’ai faite, c’était à 15 ans. Je vivais encore à Haïti, mais j’étais en vacances ici. Un jour, ma mère m’a appelée et m’a dit : «Tu restes à Montréal.» La stabilité et la sécurité en Haïti étaient devenues vraiment incertaines, donc j’ai été obligée de rester. Je ne savais pas c’était quoi, la dépression, c’était très confus. Alors [maintenant] je me dois d’en parler.

Même si ce sont des situations qu’on imagine mal faire rire…
Mon humour sert toujours à faire passer un message!

On le sait, la scène culturelle québécoise est très blanche. En tant que femme noire et membre de la relève, comment percevez-vous ce qui vous attend?
Moi, je le vois comme un travail, un pas à la fois. Mais la diversité, c’est la force de Montréal. C’est la force du Québec. C’est la force du Canada. Il est temps que je mette toute ma couleur, ma saveur, au service des autres qui s’en viennent.

Et ce travail, il est encourageant, effrayant, motivant?
Moi, j’ai hâte. J’ai hâte de voir ce que ça va être, de travailler fort pour mériter ma place. Je ne veux pas qu’on pense qu’on me met en avant parce que je suis noire. Je veux le mériter.

Vous utilisez souvent le mot-clic #BlackGirlsMagic. Comment expliqueriez-vous ce mouvement à nos lecteurs?
#BlackGirlsMagic, c’est un mouvement créé pour célébrer la beauté, la résilience et le pouvoir de la femme noire, pour être en mesure de contrer la négativité qui nous entoure. En Haïti, la femme noire est considérée comme le pilier de la communauté. En Amérique du Nord, je ne vois que de la négativité, et ça me dérange. On voit toujours la Noire sous un mauvais jour. On a tellement de pouvoir! Ça mérite d’être célébré! Il n’y a que de la fierté derrière ce mouvement.

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