C’est une version moderne et épurée, mais percutante de L’idiot de Dostoïevski que proposent au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) la metteuse en scène Catherine Vidal, l’adaptateur (et auteur) Étienne Lepage et la comédienne Evelyne Brochu. Rencontre du trio.

À une époque où des milliers de personnes s’efforcent d’embellir leur vie, leur apparence et leur quotidien pour impressionner des milliers d’autres personnes qui n’en demandent pas tant, le célèbre idiot de Dostoïevski vient apporter un baume d’humanité là où certains pourraient ne voir que de la crédulité. Et c’est là une des grandes forces de l’auteur russe. Mais pourquoi une adaptation tirée d’un roman-fleuve dont l’histoire se déroule en Russie au XIXe siècle? «C’est un grand texte qui traite de grandes questions. On n’a pas besoin de forcer l’universalité du propos», lance Catherine Vidal, récipiendaire de la Bourse Jean-Pierre Ronfard, qui en sera à ses premières armes au TNM.

«Dostoïevski s’interroge abondamment sur les raisons qui font que des gens finissent par s’entretuer ou s’entredéchirer. En fait, il nous dit que c’est à cause de l’orgueil. C’est donc l’histoire d’un personnage dépourvu d’orgueil, l’idiot, qui débarque dans un milieu où les gens se chicanent, et il vient détruire l’illusion à laquelle carburent tous les personnages : avoir raison. En réalité, L’idiot pose des questions morales très simples, que nous avons évacuées, mais qui nous révèlent pourquoi nous sommes tous en train de nous isoler. C’est un personnage très beau qui fait énormément de bien, comme un rayon de lumière», s’exclame Étienne Lepage, jeune auteur en vue ayant eu la colossale tâche d’adapter le texte, lequel, dans ses premières traductions en français, avait été modifié pour le rendre plus littéraire que l’original, qui était très brut, oral, voire brouillon.

«Chez Dostoïevski, on est loin des clichés. Dès qu’on pense avoir cerné la nature d’un personnage, il nous arrive avec une tirade qui vient changer la donne…» – Étienne Lepage

Aux fins de cette relecture, Lepage et Vidal ont choisi de l’adapter dans un langage vernaculaire québécois non soutenu, qui instaure une certaine distance propre au style littéraire.

Pour la flamboyante (et magnifique) Evelyne Brochu, qui interprète Nastassia Filippovna, l’explication coule de source : «C’est souvent une grande quête que de trouver le ton juste, et parfois on n’y arrive pas. Mais dans ce cas-ci, il était là d’emblée. Étienne a une écriture très rythmique, proche du spoken word, avec des petites phrases de quatre mots», souligne celle dont le personnage brisera parfois le «quatrième mur» en s’adressant directement au public dans la salle.

«Nastassia est inspirante en ce sens qu’on voit rarement un personnage qui nomme aussi bien le fait d’avoir été brisé et cette incapacité à se réparer. Je pense que cela existe dans beaucoup de vie et que c’est une chose très difficile à raconter dans une
fiction. Et là, c’est réussi.» – Evelyne Brochu

«Dans plusieurs adaptations, Nastassia est représentée comme une femme de mauvaise vie. Souvent dans les adaptations modernes, on la caricature comme une femme facile, du genre qui commence le show avec une danse à 10 $. Or, Nastassia n’est justement pas cela. J’ai l’impression de la rétablir, de la réhabiliter au regard de tout ce qu’elle ne veut pas être et de ce à quoi on la confine.» – Catherine Vidal

Et la Russie dans tout cela? Bien qu’elle surgisse ici et là, elle été gommée de l’adaptation faite par ce tandem prometteur qui tente, en quelque sorte, d’offrir au public un antidote au cynisme ambiant. «C’est un spectacle qui me traverse. Je n’ai qu’à appuyer sur l’accélérateur et à me laisser aller», poursuit Evelyne Brochu, qui partage la scène avec 11 autres actrices et acteurs, dont Renaud Lacelle-Bourdon dans le rôle du fameux prince Lev Mychkine (l’idiot), Macha Limonchik (Lizaveta Épanchine), Paul Savoie (le général Ivolgine), Denis Bernard (le prince Totski) et autres Paul Ahmarani (Lebedev).

On dit que l’élément déclencheur à l’origine de ce roman, qui a été maintes fois adapté au théâtre et au cinéma, notamment de façon très libre par Jean-Luc Godard sous le titre Soigne ta droite, est la découverte faite par l’auteur du Christ mort, un tableau du peintre Hans Holbein le Jeune, dans un musée de Bâle en 1867. Œuvre foudroyante qui aurait fait dire à Dostoïevski : «Un tel tableau peut faire perdre la foi.» Une fulgurance qui se retrouve dans une réplique du roman, mais pas dans l’adaptation qui nous intéresse, puisque notre duo a choisi d’évacuer le côté religieux de l’œuvre pour n’en garder que la substantifique moelle spirituelle. Une bonne idée lorsqu’on y pense puisque, comme disait l’autre : «La religion, c’est pour ceux qui ont peur de l’enfer; la spiritualité, pour ceux qui en reviennent.»

L’idiot, de Dostoïevski
Du 20 mars au 14 avril
Au Théâtre du Nouveau Monde

 

 

 

 

 

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