Vanessa Limoges/TC Media Mohammed a envoyé plus d'une centaine de CV, sans succès. Il songe maintenant à retourner au Maroc, son pays d'origine.

Un immigrant marocain de l’arrondissement de Saint-Laurent soupçonne être victime de discrimination à l’emploi. Depuis qu’il a obtenu son diplôme universitaire québécois en comptabilité en janvier 2014, l’homme a envoyé plus d’une centaine de curriculum vitae. Plus d’un an après, aucun employeur ne l’a contacté afin de le convoquer en entrevue, a-t-il confié à TC Media.

À son arrivée au Québec, en 2011, Mohammed, qui a préféré taire son nom de famille, a fait de son mieux pour s’intégrer à sa nouvelle terre d’accueil. Détenteur d’un diplôme universitaire en comptabilité, il a cumulé près de 10 ans d’expérience dans son domaine au Maroc. Dès son immigration, il choisit tout de même de faire une formation de mise à niveau dans une université à Montréal afin d’obtenir le maximum de qualifications requises ici, avant de commencer à chercher activement un emploi.

Les efforts n’ont cependant pas porté leurs fruits. «Je n’ai reçu aucune réponse, autre que des messages automatiques de réception, se désole Mohammed. J’ai pourtant utilisé plusieurs stratégies. J’ai appliqué à des postes affichés, j’ai fait des envois spontanés, je me suis présenté en personne, j’ai demandé l’aide d’une agence de placement. Rien n’y fait.»

Depuis, Mohammed n’a que le revenu fourni par l’aide sociale afin de subvenir aux besoins de sa famille.

Devant son manque de succès, l’homme a réfléchi plusieurs fois à changer de domaine ou à retourner au Maroc. Il craint toutefois de revivre le même scénario.

«C’est une décision extrêmement difficile à prendre. Même si je retourne au Maroc, je ne suis pas certain d’y retrouver un boulot, comme j’ai perdu beaucoup d’années d’expertise en immigrant ici. Et puis, je ne suis pas seul dans cette décision. Il y a ma famille.»

Phénomène généralisé
L’homme est loin d’être seul dans sa situation. Selon le recensement canadien de 2006, le taux de chômage le plus élevé au Québec s’observe chez les Arabes (16,7%). La situation tend à être encore plus préoccupante pour ceux qui détiennent un diplôme universitaire. Le taux de chômage s’élève à 10,5%, soit plus de trois fois celui des natifs du Québec détenteurs d’un diplôme universitaire (3,1%).

Ce taux de chômage catastrophique chez les Arabo-Québécois surprend d’autant plus que 89% d’entre eux parlent le français.

«Au début, j’ai cru que le problème se trouvait peut-être dans mon CV, raconte Mohammed. J’ai pourtant consulté le centre local d’emploi dès la fin de mes études afin qu’on me conseille pour adapter mes documents le mieux possible au contexte québécois. Tous les professionnels du milieu que j’ai contactés m’ont assuré qu’il n’y avait pas de problèmes évidents qui pourraient expliquer que je sois éliminé dès le départ.»

Discrimination à l’emploi
Mohammed craint fortement que le problème soit plutôt relié à son nom à sonorité maghrébine. Une hypothèse étudiée en 2013 par le sociologue Paul Eid, dans une étude intitulée «Mesurer la discrimination à l’embauche subie par les minorités racisées: résultats d’un « testing » mené dans le grand Montréal.»

En appliquant un «testing» par envoi de CV fictifs, l’auteur a pu mesurer, dans le contexte montréalais, l’ampleur de la discrimination à l’embauche subie par les minorités racisées dans cinq domaines professionnels distincts, dont trois correspondent à des emplois qualifiés (marketing, communications et ressources humaines, service à la clientèle et secrétariat).

Tant pour les postes qualifiés que non qualifiés, l’étude a déterminé qu’ «un peu plus du tiers des refus essuyés par les candidats des minorités racisées pourraient être attribuables à la discrimination.»

«À profil et à qualifications égales, un Tremblay ou un Bélanger a au moins 60% plus de chances d’être invité à un entretien d’embauche qu’un Sanchez, un Ben Saïd ou un Traoré, et qu’environ une fois sur trois (35 %), ces derniers risquent d’avoir été ignorés par l’employeur sur une base discriminatoire», conclut l’étude.

Cette discrimination systémique pourrait avoir différentes causes, selon Sid Ahmed Soussi, directeur du Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC) de l’UQAM.

«C’est notamment dû au fait que les employeurs ne sont pas formés pour reconnaître la validité de l’expérience professionnelle et de la qualification acquise par les immigrants avant leur arrivée au pays. Sans compter la discrimination religieuse, qu’on peut appeler l’islamophobie, où on écarte d’emblée des immigrants du Moyen-Orient et de pays assimilés à la religion musulmane», explique-t-il à TC Media.

Pour remédier à la situation, le chercheur considère qu’une multitude de solutions sont envisageables. Il est d’avis que le gouvernement fédéral devrait continuer de créer des liens entre le marché du travail local et la formation des immigrants que l’on souhaite recruter, notamment avec un effort de reconnaissance des diplômes.

«Nous devons mettre en place des politiques publiques pour inciter les grands ordres professionnels, qui sont les véritables gestionnaires du marché de l’emploi qualifié, à mieux reconnaître la formation des immigrants. Il en va de l’avenir de ce pays que cette immigration extrêmement couteuse devienne le bénéfice qu’elle devrait déjà être», ajoute-t-il.

Une priorité pour le ministère
Au ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, on assure que les personnes immigrantes sont une des clientèles prioritaires.

«En plus d’avoir accès à l’ensemble des services publics d’emploi, elles ont aussi accès à des programmes et des mesures qui sont mis en place spécialement pour elles, explique David McKeown, directeur des communications. Par exemple, le programme d’aide à l’intégration des immigrants et des minorités visibles en emploi (PRIIME) les aide à obtenir une première expérience de travail au Québec dans leur domaine de compétence, à l’aide d’une subvention salariale.»

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