Je dénonce, d’emblée, un semblant de conflit d’intérêts : Patrick Lagacé est un chum. Rien de particulier là-dedans, vous me direz. Et vous aurez raison : parce qu’il est un sacré bon Jack, Lagacé en a des tonnes, de chums. Dans tous les milieux. Celui de la police, notamment. Rien d’étonnant, ainsi donc, que les flics se confient à lui. Et puisqu’il est également bon journaliste, Lagacé écoute, fouille, jase, re-fouille et emmagasine de l’information, laquelle sera éventuellement utilisée, ou non.

Allumé, il comprend l’importance, voire la valeur ultime, de ses sources. Et protège leur identité, coûte que coûte. Parce qu’il en va, quand on y pense, d’un fondement même de la démocratie: celui de la séparation des pouvoirs. Du contrepoids. Du pouvoir médiatique qui assure l’imputabilité de l’action étatique. Dans une ère où l’opposition parlementaire fait autant craindre le gouvernement qu’un épouvantail à moineaux, disons que le média-chien-de-garde n’est pas de trop. Non? Vous vous rappelez du scandale des commandites? Bon. Et qui a sorti l’affaire ? Qui a fait connaître ce modus operandi qui existait depuis quelques années, déjà? Les partis d’opposition? Non. Le Sénat? Pas drôle. Celle qui détient le mandat d’assurer le contrôle des dépenses gouvernementales, soit la vérificatrice générale? Même pas. Même pas proche, en fait. La réponse: Daniel Leblanc, journaliste au Globe and Mail. Sans Leblanc et sa source, surnommée «ma chouette», possible, peut-être même probable, que le scandale serait passé sous le radar. Ceci, cela dit, au fort prix d’une pléiade de débats judiciaires. Comme disait Orwell: «à une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire».

***

J’enseigne, depuis plusieurs années, le droit constitutionnel canadien. La liberté de presse est, bien évidemment, au menu. À l’instar de l’ensemble des autres droits et libertés, celle-ci, on le sait notamment depuis l’arrêt Globe and Mail, n’est pas absolue. Cela dit, et compte tenu de son caractère fondamental à même un État de droit, les accros qui lui sont portés doivent être, par conséquent, drôlement bien justifiés. Dans le cas contraire, le juge revire habituellement la partie requérante comme une vulgaire crêpe. À juste titre, d’ailleurs.

En l’absence de connaissance précise de ce qui fut effectivement plaidé par les flics, il est ainsi encore un peu tôt, à mon sens, pour prendre le mors aux dents. Attendons voir. Mais, chose certaine, ça regarde mal. Très mal. Autoriser, pendant plusieurs mois et à vingt-quatre (!) reprises, l’espionnage en règle d’un journaliste d’enquête semble relever du délire pur. Filtrer l’ensemble des appels entrants et sortants? Wow. Le faire suivre à coup de GPS? Bordel. Et pour quels motifs? Pas clair encore, mais disons que le mandat semblait assez large merci. De type partie de pêche classique. Celle que les tribunaux refusent d’ordinaire. Celle qui répugne à tout juriste qui se respecte.

Plus grave, encore. L’affaire Lagacé témoigne visiblement d’une tendance lourde s’incrustant peu à peu et grugeant, subrepticement, l’État de droit. On se souvient des perquisitions récentes au domicile du journaliste Éric-Yvan Lemay. De la saisie de l’ordinateur de son collègue au Journal de Montréal, Michael Nguyen. Et la folie se poursuit à même le milieu scientifique: une entreprise a récemment obtenu une ordonnance de la Cour afin de forcer la sociologue Marie-Ève Maillé à révéler les noms des participants à une étude sur la détérioration du climat social. Comme écrirait Lagacé: WTF? 

En bref, Big Brother is now watching. Et ça risque de mal finir. Vraiment.

P.S.1: Patrick, finies, les discussions sur portable. Stp être attentif au prochain pigeon voyageur que tu croises.

P.S.2: SPVM, comme vous le savez apparemment, Lagacé est venu à mon chalet, cet été. Avoir su que vous étiez avec nous, j’aurais été plus poli à votre égard. Pardon.

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