Mes hommages. 2016 peut certes être couronnée année où on aura brandi le droit à la liberté d’expression. Le droit d’exister. De porter un petit masque blanc serti d’une croix rouge et de se faire Jeanne D’Arc au bûcher des poings levés à grands coups de prétendues citations de Voltaire. Vous avez apprécié le ballet? Vous serez fiévreusement diverti par le nouvel opus de vigoureux revendicateurs du droit à «dire les affaires» en la petite bouche acérée de M. Georges Buscemi, président de Campagne Québec-Vie, une «association de Québecois convaincus de la nécessité de défendre l’inviolabilité de la vie humaine des membres les plus vulnérables de notre société, notamment celle des enfants à naître et des personnes âgées et malades».
Bien.

Le truc, c’est que ce beau monde-là affectionne tout particulièrement le plein air et les belles grand’ marches près des cliniques d’avortement, de réconfortantes pancartes noircies de prophéties et de portraits de fœtus encore humides au bout des pattes.

Je me plonge le pelvis dans la marre parce que mardi dernier, le ministre de la Santé Gaétan Barrette a ajouté au projet de loi 92 des dispositions interdisant à toute âme de «manifester, de quelque manière que ce soit, ou d’effectuer toute autre forme d’intervention afin de tenter de dissuader une femme d’obtenir une interruption volontaire de grossesse ou de contester ou de condamner son choix de l’obtenir ou de l’avoir obtenu» à moins de 50 mètres d’une clinique d’avortement au Québec. Si ledit projet de loi gagne ses épaulettes, tout manifestant pro-vie pincé à l’intérieur du périmètre de sécurité prescrit risque une amende de 250$ à 2 500$.

Brusqué dans sa quête jurassique et son puissant désir d’indiquer aux pécheresses comment piloter leur cavité utérine, ce bon Georges Buscemi revendique son droit de manifester où bon lui semble parce qu’après tout, tout ce qu’il demande, c’est de pouvoir brandir une pancarte crayonnée avec art du bienveillant message suivant : «Enceinte et inquiète? Nous pouvons vous aider» en simple citoyen qu’on pourrait ignorer comme on ignore un simple camelot à l’entrée du métro, ajoute-t-il.

Vous pouvez nous aider? Ajouter une petite dose de culpabilité et de douleur à une démarche déjà pénible? UN IMMENSE MERCI. Il est vrai que toute femme qui gravit les marches d’une clinique où on la soustraira à une incapacité, à un drame ou à un rêve qui s’enracine au mauvais moment a bien besoin de la vertu d’un inconnu qui brandit des portraits de très petits cadavres. D’une immense bassine de pisse bien chaude dans laquelle se plonger le museau pour saisir tout le spécieux de ce qu’on lui prescrit de faire avec son corps et son existence.

Le triomphe de la vie, vous devriez le consacrer à sourire à ces «simples camelots qu’on ignore à l’entrée du métro». Leur apporter un petit café. Les soutenir les jours de grésil. Déposer une fois sur leurs épaules ce regard empathique dont vous vous targuez tant.

Nous autres, je cré ben qu’on va faire sans.

La bise (à 50 mètres).

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