Hier après midi, j’étais à la quincaillerie (un mot que je t’encourage à essayer de faire prononcer à un quelqu’un dont la langue maternelle est l’anglais; tu verras, c’est dur de ne pas «loler»). Il y avait 26 personnes qui attendaient en ligne à la caisse, la seule qui était ouverte. Un gros monsieur dans la petite cinquantaine arrive et se place en 27e place, soupirant fortement en voyant la foule en ligne devant lui. La caissière fait tout ce qu’elle peut pour aller le plus vite possible, mais ça ne semble pas suffire au bonhomme, qui finit par la héler devant tout le monde en lui proposant une solution dont il semble crissement fier: «Vous ne pouvez pas appeler une autre caissière?» La pauvre caissière répond: «Il n’y pas d’autre caissière. J’suis toute seule à matin.» Le gros monsieur re-soupire jusqu’à en faire vibrer les 800 rivets qu’il tient en main et croise les bras pour montrer qu’il n’est pas d’accord avec l’organisation générale de la société.

Plus je le regarde, plus je me rends compte qu’il se cherche un partenaire de chialage. Il scanne la ligne de clients devant lui à la recherche d’un complice d’exaspération, un acolyte de mécontentement ou une compagne de récrimination. Pendant une seconde, j’ai relâché un peu ma garde et – catastrophe! – mon regard a croisé le sien.

Oh-oh.

«Ils coupent vraiment partout, han?» m’a craché le gros monsieur avec l’air de dire que ce n’était pas vraiment une question.

Ne sachant pas trop qui était ce «ils», je me suis contenté de hausser les épaules et de sourire mollement, signes que le gros monsieur a immédiatement pris pour un acquiescement général à tout ce qui allait suivre, a.k.a une diatribe digne d’une ligne ouverte, ponctuée du même slogan qui revenait comme une mélopée incessante proférée sur tous les tons: «Ils coupent vraiment partout, han?» J’arrive finalement à la caisse et je paye mes «shitz» pendant que le gros monsieur continue de se plaindre de tout: du goût des aliments, de la forme de certains nuages, du manque d’oxygène sous l’eau, etc.

J’émerge de la quincaillerie, enfin. Dehors, dans le stationnement, il y a une équipe d’émondeurs de la ville. Les trois hommes sont grimpés dans un arbre et scient une énorme branche qui surplombe dangereusement la rue. Je n’ai pas pu résister. J’ai attendu devant l’entrée que le gros monsieur sorte à son tour et je lui ai pointé les gars de la ville en disant: «Je ne m’en rendais pas compte avant de vous rencontrer, mais vous avez raison: ils coupent vraiment partout.» Puis je l’ai laissé là, avec les deux sens du verbe couper et ses 800 rivets, et je suis reparti vers l’horizon en chantant – pour une raison que l’histoire ne dit pas – la chanson de Lucky Luke: «I’m a poor lonesome cowboy, and I’m a long long way from home…»

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