Sur une île des petites Antilles vivait un jour une énorme vache. Bossue, cornue, la robe beige et le pis noir, elle passait le plus clair de son existence à brouter son coin d’herbe, sur un petit lotissement surplombant de hautes falaises à partir desquelles, par temps clément, on pouvait apercevoir une île voisine et son volcan en éruption qui n’avait de cesse de cracher d’épais nuages blancs. L’océan Atlantique rugissait en contrebas et les vagues venaient gruger le pied calcaire de la falaise, composant, avec le chant des cigales et le bruit du vent, les seuls divertissements auditifs de notre héroïne bovine.

Un oiseau, bas sur pattes, au plumage immaculé, pourvu d’un long bec orangé, habitait lui aussi cette parcelle de paradis. Cet oiseau de marque héron garde-bœuf (j’ai vérifié) se nourrissait des tiques et autres parasites qui gênaient la vache, diminuant d’autant ses chances de contracter infections et maladies. Le petit exterminateur profitait ainsi d’une source inépuisable d’insectes et prodiguait à la vache les soins du visage et du pelage nécessaires pour qu’elle se sente toujours belle et fraîche.

Mais cette relation n’était pas de tout repos, loin de là. L’oiseau était un voisin dérangeant qui picossait la vache à sa guise, parfois sans discontinuer pendant des heures. À voir les spectaculaires coups de queue et les ruades frénétiques de la ruminante pour se débarrasser de cet insupportable insecticide ailé, ce traitement n’était pas sans douleur. Pour l’oiseau non plus, ce n’était pas une partie de plaisir. Il devait dormir d’un seul œil, posé sur une patte, dans l’herbe à côté de son garde-manger à cornes pour ne pas se faire accidentellement laminer par l’immense mammifère. Pendant ses repas, l’oiseau devait être sur ses gardes, car les coups de queue mentionnés plus haut ne manquaient pas toujours leur cible et assommaient net le volatile. Manger et parer les coups en même temps n’est pas chose facile, tu essayeras.

Et moi, j’étais là, accoté au guidon de mon vélo, admirant ce ballet mal synchronisé entre les deux animaux, et je me surpris à penser que c’était là une belle allégorie de notre rapport aux médias sociaux: la vache que nous sommes a besoin de ces petits oiseaux (les gens que nous suivons sur Facebook, Twitter, Instagram, etc.) pour nous libérer de nos tiques et de nos parasites: notre ennui chronique, nos propres pensées, notre solitude. Mais cette relation a un prix: les oiseaux finissent immanquablement par nous énerver ou se révèlent insensibles, idiots, fermés; leurs commentaires sont lourds, leurs blagues ne sont pas drôles, leurs photos nous font envie et nous renvoient à nos propres insuccès ou malheurs.

Parfois, un bon coup de queue est nécessaire pour fermer son téléphone, chasser ces discussions en cul-de-sac, reprendre le contrôle de son attention… et recommencer à brouter l’herbe tendre en regardant la beauté de l’océan et le volcan au loin qui crache ses jolis moutons blancs.

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