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Pendant 10 ans, j’ai travaillé comme préposé aux bénéficiaires dans un hôpital psychiatrique de la région montréalaise. Je travaillais surtout à l’urgence. La porte d’une urgence psychiatrique est le point de contact avec la maladie mentale, la souffrance et la détresse. Mais c’est aussi le début d’autre chose, une tentative d’aller vers la guérison, vers un peu moins de malheur, vers une diminution de la douleur. Cette porte, c’est aussi la manifestation de notre volonté collective de prendre soin de ceux qui souffrent, de nos sœurs et de nos frères aux prises avec la maladie mentale, cette ombre aux contours diffus qui semble se dissiper dès qu’on tente de la saisir.

Mais donc, un jour, au début des années 2000, je suis arrivé au travail et ma patronne m’a demandé d’apporter un repas à une dame âgée qui était assise dans un corridor de l’unité. C’était une octogénaire avec de longs cheveux blancs qui coulaient sur ses épaules et sur le bleu ciel de sa jaquette. Son mari et sa fille étaient à ses côtés, conversant en italien, pendant que la dame me regardait avec de la tendresse dans le regard. Ses deux mains étaient maintenues en place par des contentions de cuir qui les bloquaient sur le fauteuil roulant.

Sans demander l’avis de personne (j’étais jeune), j’ai pris l’initiative de détacher ses mains pour qu’elle puisse manger. J’en étais à la deuxiè­me main quand la gentille (du moins jusqu’ici) dame décida de me donner le plus puissant coup de poing dans la face que j’ai reçu dans ma vie. Un puissant crochet du droit, accompagné d’un surprenant transfert de poids, du moins pour quelqu’un de son âge.

Pendant une seconde, j’ai cru qu’on avait tamisé les lumières de mon cerveau…

Les soins psychiatriques restent imparfaits, difficiles, complexes. Et ce n’est pas faute d’essayer : parmi les infirmières, préposés, médecins, travailleurs sociaux, etc., nombreux sont ceux et celles qui sont profondément animé(e)s par la volonté d’aider. Mais la psychiatrie est une discipline jeune et compliquée. On ne peut qu’espérer qu’une compréhension plus fine du cerveau permettra, dans les prochaines décennies, de développer des traitements plus efficaces.

Une autre difficulté vient du fait que la maladie mentale fait encore l’objet d’une réelle stigmatisation. C’est comme si on tenait les malades responsables de leur état. On utilise par exemple des phrases comme «se prendre en main» ou «faire un effort pour s’en sortir», alors que ce vocabulaire serait absurde pour parler de quelqu’un qui souffre d’insuffisance rénale ou de problèmes cardiaques.

Les lumières se sont lentement rallumées dans mon cerveau, et je suis revenu à moi. La vieille dame me souriait toujours malgré sa victoire par K.O. pendant que sa fille m’aidait à me relever en s’excusant dans la langue de Giordano Bruno. Mais comment aurais-je pu en vouloir à cette vieille dame de m’avoir frappé? J’avais clairement devant moi quelqu’un qui n’était pas responsable de cette agressivité soudaine. D’une certaine façon, c’était sa démence qui m’avait envoyé au tapis.

Voilà pourquoi c’est sans aucune animosité que je l’ai aidée à manger son repas (cette fois avec l’aide d’un collègue, lequel n’arrêtait pas de rire).
Et voilà pourquoi c’est sans aucun esprit de vengeance ni scrupule que je lui ai volé son dessert (un pouding chômeur) pour me refaire une forme de dignité pendant ma pause.

Parce qu’à un moment donné, wô.

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