Ryan Remiorz/La Presse Canadienne Stephen Harper.

J’étais en compagnie de mon amie et de son nourrisson. Le petit ne voulait pas manger, il était trop distrait par un de ses jouets. Aussitôt que j’ai retiré l’ourson de sa vue : tadam! Il en a oublié l’existence. C’est ce qu’on appelle, en psychologie du développement, l’impermanence de l’objet : pendant les premiers mois de la vie humaine, si on ne voit pas une chose, c’est qu’elle n’existe tout simplement pas.

Le Canada, sous le gouvernement Harper, a régressé au stade de nourrisson. En éliminant le recensement pour le remplacer par un questionnaire non obligatoire, en 2011, le Canada a perdu sa capacité d’avoir une vue complète de la réalité. C’est le constat que fait cette semaine l’Acfas, l’Association francophone pour le savoir, qui représente plusieurs milliers de chercheurs universitaires. Les chercheurs avaient prévenu que nous en arriverions là, mais le gouvernement n’avait pas voulu écouter leurs appels à la raison.

Pendant près de 10 années, j’ai travaillé avec des centaines de chercheurs universitaires, en rendant leurs travaux accessibles au grand public. Qu’avaient-ils tous en commun? Ils utilisaient les données que Statistique Canada collectait par le recensement. Ces données leur servaient de base pour mesurer les conditions de vie, les choix culturels, les habitudes de consommation, les croyances religieuses et une foule d’autres dimensions de la vie des Canadiens.

Grâce aux données du recensement, les chercheurs pouvaient détecter des tendances sociales, écrire sur le sujet, publier leurs travaux et faire avancer la compréhension qu’on a d’un enjeu. Ces travaux servaient ensuite aux fonctionnaires dans leurs analyses qui, elles, influençaient les politiques publiques. C’est ainsi qu’on pouvait agir pour changer une tendance néfaste ou encourager une tendance positive. En commençant par les mesurer.

Et c’est là où repose la gravité de la décision d’abolir tout un pan du recensement. Si les données n’existent pas, on ne peut pas faire de diagnostics exacts. Par exemple, le recensement ne mesure plus adéquatement les revenus des ménages, car les plus riches et les plus pauvres ont tendance à ne pas remplir le questionnaire volontaire. On ne prend plus la mesure de la pauvreté et voilà que : tadam! Elle n’existe tout simplement plus. Plus besoin d’y penser au moment de concevoir des politiques publiques ou des programmes.

Le gouvernement canadien se soucie-t-il d’avoir perdu sa capacité de faire des diagnostics justes? Non. En effet, ce gouvernement gouverne par idéologie : en fonction de préceptes, sur la base de ses croyances personnelles et de l’opinion de sa base électorale. La réalité lui importe peu.

Pendant des décennies, le Canada était comme un vieux sage, avec une vue globale et précise du monde et de lui-même. Depuis que les conservateurs ont aboli le formulaire long du recensement, nous sommes devenus des bébés.

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