Denis Beaumont/Archives Métro

Hier, en réaction à une vague d’agressions sexuelles dans les taxis de Montréal, le SPVM recommandait aux femmes de ne pas prendre un taxi seules si elles étaient en état d’ébriété. Cette maladresse probablement remplie de bonne volonté a suscité un tollé hier et le site satyrique Le Navet en a tiré une parodie tristement trop rapprochée de la réalité dans un texte intitulé : «Agressions dans les taxis : le SPVM recommande aux femmes de ne jamais sortir de la maison».

En fin finaud, un blogueur demandait sur le ton du défi ce qu’aurait dû faire le SPVM pour formuler une mise en garde «acceptable». La question n’est pas superflue, en fait, puisqu’on aura beau trouver que l’avis du SPVM fait preuve de sexisme en jetant le blâme sur les victimes d’agressions sexuelles, comment fait-on pour émettre de simples recommandations de sécurité? Après tout, l’idée n’est pas de maintenir une population dans la vulnérabilité face à des dangers sur lesquels notre contrôle est limité, sous prétexte de vouloir éradiquer le patriarcat.

Puisque le SPVM se permet d’émettre des recommandations aux femmes, je me permets ici d’en formuler quelques-unes à son endroit pour éviter de participer à une culture du viol.

Le SPVM aurait pu éviter de jeter le blâme sur les victimes. Quand on jette le blâme sur la victime, qui a eu l’imprudence de prendre un taxi seule et saoule, on participe à plusieurs processus en même temps : on déresponsabilise les agresseurs de leurs gestes, on détourne l’attention des carences en matière de sécurité, et on normalise l’idée selon laquelle les victimes sont «violables» parce qu’elles ont couru après. C’est un peu de tout ça dont on parle quand on emploie l’expression «culture du viol». Entre ça et recommander aux femmes de ne pas sortir de chez elles ou de s’habiller «convenablement», il y a une grande différence, me direz-vous. Et pourtant, ces recommandations bienveillantes participent au même mécanisme.

Le SPVM aurait aussi pu se garder de rappeler aux femmes ce qu’elles savent déjà : que l’environnement est hostile à leur endroit. Évitons de nous cacher la tête dans le sable: la plupart des femmes sentent déjà que se promener le soir, seules, en état d’ébriété, les place en position de vulnérabilité, même si l’idéal serait que tous puissent occuper l’espace public à l’heure de leur choix dans l’état de leur choix, en toute sécurité, sans égard à leur sexe. Comme la plupart reconnaissent que ce n’est pas le cas, elles empruntent un taxi le soir de façon à se rendre de la façon la plus sécuritaire qui soit d’un point A à un point B. Le taxi est DÉJÀ le moyen qu’elles prennent pour pallier le fait que l’environnement leur soit hostile. Le fait qu’une autorité les incite à modifier leur comportement en fonction de l’hostilité de l’environnement donne à penser que cette autorité a baissé les bras devant l’ampleur de sa mission de protéger le public.

Le SPVM aurait pu éviter de genrer son intervention. En voyage à San Francisco, j’ai remarqué une mise en garde dans les transports en commun qui recommandait à tous d’éviter de traîner inutilement dans les stationnements mis à la disposition des usagers des transports en commun. La sécurité des stationnements en question, sombres et isolés, est peut-être le nœud du problème, et on pourra toujours dire que dans les agressions qui surviennent dans les stationnements, le coupable est toujours l’agresseur, mais au moins, dans cette mise en garde, on ne cible personne en vertu de son sexe.

Finalement, le SPVM nous apprenait que le fait de héler un taxi comportait plus de risques que d’appeler une centrale de taxi, parce que héler ne laisse pas de traces. Voilà une recommandation constructive, informative, pertinente pour tous.

J’ajouterais à cette recommandation du SPVM qu’avoir recours à Uber, un service de taxi collaboratif basé sur l’appréciation des usagers, est peut-être l’avenue à envisager pour pallier les failles à la fois de l’industrie du taxi, et de la sécurité publique.

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