Je me suis demandé par où commencer pour répondre à la chronique de Lysiane Gagnon dans La Presse sur ce «grand amalgame» que serait selon elle l’appellation LGBT, qui unit depuis plusieurs années déjà dans leur combat les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et trans*. Par Stonewall, peut-être, puisqu’il faut commencer par le commencement. La commémoration de cet événement marquant pour nos communautés nous rappelle que les personnes trans* ne se sont pas «accrochées au bateau» des revendications des homosexuels, elles ont toujours fait partie de l’équipage, lorsqu’elles n’en ont pas été les amirales.

La chroniqueuse affirme que les homosexuels et les personnes trans* constituent deux sortes de minorités incomparables en terme de nombre. Qu’«on estime, grosso modo, à au moins 10 % le pourcentage d’homosexuels dans nos sociétés, alors que les trans sont très peu nombreux», écrit-elle. Je me demande d’où elle sort ces chiffres (et autres ordres de grandeurs flous), puisqu’il est plutôt difficile d’établir des statistiques concernant l’orientation sexuelle et l’identité de genre, ces données se situant bien souvent sur des continuums. Mais bon, il ne s’agit pas d’un concours.

Elle a raison de dire que les revendications des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, et trans* sont différentes. Il y a aussi parmi ces groupes distincts une multitude de réalités différentes, qui appellent des revendications différentes. La réalité de Joël Legendre est très différente de celle de René Homier-Roy, pour ne donner qu’un exemple des différents combats qui peuvent se mener au sein des différents groupes qui constituent la grande coalition arc-en-ciel. Si chacun de ces groupes fait face à son lot de discriminations et d’oppressions, il y a parmi ces communautés des groupes plus privilégiés que d’autres. Mais cette diversité appelle à la solidarité, pas à la désunion. Cette solidarité n’enlève rien aux homosexuels. Au contraire, l’expérience tend plutôt à démontrer que l’union fait la force. C’est pour cette raison que le Conseil québécois des gais et lesbiennes est devenu le Conseil québécois LGBT, et c’est pour la même raison que la fondation Émergence a récemment décidé d’inclure les réalités trans* dans la Journée internationale contre l’homophobie, qui est devenue le 14 novembre dernier la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie.

Pour préciser, les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et trans* ne revendiquent pas des «privilèges»: elles revendiquent simplement d’être traitées avec dignité, pour le résumer ainsi.

Mais oui, les revendications des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et trans* sont différentes et s’il y a un amalgame que l’on fait souvent à tort, c’est de croire qu’orientation sexuelle et identité de genre sont liées : qu’un homme homosexuel est forcément féminin (pour ce que cela veut dire) ou que toutes les lesbiennes sont masculines. Pourtant, il existe dans nos communautés des personnes qui s’inscrivent à divers degrés sur ces deux axes. Des femmes plus masculines qui ne s’identifient pas comme lesbiennes ou des homosexuels qui s’identifient aussi comme des personnes trans*. En anglais, le chapeau «queer», qu’on traduit parfois en français par le terme «allosexuel», permet de regrouper toutes ces personnes qui refusent d’être résumées par des étiquettes.

Je me demande comment, parmi toutes ces possibilités, madame Gagnon peut en arriver à la conclusion que «la plupart des personnes trans* gardent la même orientation sexuelle». Laquelle? Leur attirance pour un sexe en particulier ou leur hétérosexualité/homosexualité? Laurence, de Laurence Anyways, ne ne passe-t-elle pas d’hétéro à lesbienne? N’a-t-elle pas le droit d’être incluse dans la communauté lesbienne? De toute façon, je rappelle que le film de Xavier Dolan est une fiction et, qu’aussi formidable soit-il, il ne saurait représenter à lui seul les multiples réalités trans*.

Je félicite toutefois madame Gagnon pour son utilisation du pronom indéfini «plupart», qui relativise un peu l’absurdité de son affirmation. Contrairement à elle, je suis novice dans l’art de la chronique. Mais j’ai rapidement appris à faire l’usage de certains articles indéfinis qui permettent d’apporter des nuances importantes à mes textes. Le remplacement d’un «les» par un «des» fait souvent toute la différence et peut même transformer une fausseté en affirmation admissible. Par exemple, lorsqu’elle écrit que «les homosexuels n’ont aucun problème identitaire», Lysiane Gagnon dit absolument n’importe quoi. Certains homosexuels vivent des problèmes identitaires, d’autres non, puisque nous ne formons pas une communauté monolithique. Même chose lorsqu’elle affirme que «ces dernières [les lesbiennes], pas plus d’ailleurs que les hétérosexuelles, ne veulent partager les douches et les lavabos avec des hommes biologiques qui n’ont pas complété leur transformation». Je suis lesbienne et je n’ai aucun problème à partager les douches avec d’autres femmes, que madame Gagnon s’obstine ou non à les considérer comme des hommes. Je suis peut-être une exception, dira-t-on, mais qu’est-ce que madame Gagnon en sait. A-t-elle procédé à un sondage auprès des lesbiennes pour parler ainsi de leurs préférences au vestiaire? Quant aux lavabos, vraiment, je me demande qui n’est pas capable de partager son lavabo avec un autre membre de l’humanité en vertu de ce qu’il a entre les deux jambes.

Madame Gagnon termine sa chronique en affirmant que «l’intolérance et le sectarisme peuvent aussi se retrouver chez les minorités». Quelle curieuse chute pour un article qui vient de construire lui-même toute cette intolérance. Cette intolérance existe, mais la plupart des intervenants du milieu s’entendent pour dire qu’elle est à combattre. La ségrégation que tente de dépeindre madame Gagnon ne correspond pas du tout à mon expérience des milieux LGBT, dans lesquels j’œuvre à l’occasion à titre de bénévole. J’ai vite compris dans ce milieu que si nous voulions faire accepter la diversité sexuelle, nous devions nous-mêmes accepter toutes les facettes qu’elle comporte et inclure fièrement les membres les plus vulnérables et marginalisés de cette communauté. La grande coalition arc-en-ciel n’est pas un club de privilégiés.

Cette cohabitation de diversités sexuelles a parfois créé des tensions, des tensions desquelles la communauté LGBT a su se relever en choisissant la solidarité. Je me demande qui peut vouloir semer la zizanie au sein de cette solidarité, à part ces féministes radicales que madame Gagnon évoque à la toute fin de son article. Ces militantes, qu’on appelle aussi des TERF (pour trans-exclusionary radical feminists) sont loin de constituer une majorité idéologique. Et de quelle sorte de féminisme parle-t-on, en 2014, quand on parle de femmes qui en excluent d’autres?

* Notez l’usage de l’astérisque, qui met fin à la distinction entre transsexuels et transgenres, parce que l’identité de genre ne devrait pas se résumer à ce qui se passe dans l’entrejambe des individus.

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