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Don de sperme, don d’ovule, don d’embryon, fécondation in vitro, mère porteuse… faire des enfants n’a jamais été aussi complexe. Alors que les barrières des couples infertiles tombent les unes après les autres, Dominique Forget publie un essai, Bébés illimités, qui met en lumière les différents aspects de la procréation assistée.

Comment on fait les bébés?
La réponse est moins simple que celle à laquelle on s’attend, même si pour la grande majorité des couples, c’est encore la bonne vieille méthode traditionnelle. De 10 à 20 % des couples n’arrivent pas à concevoir de façon traditionnelle. Mais les chiffres sont contestés. Est-ce qu’une femme de 42 ans qui essaie d’avoir un enfant doit être considérée comme ayant un problème d’infertilité? Ce qui est certain, c’est que la demande a explosé dans les cliniques de procréation assistée, surtout depuis la gratuité au Québec [2010].

Vous dites être fascinée par le désir parfois aveugle des couples d’avoir des enfants. Est-on à une époque où l’on n’accepte plus l’infertilité?
De façon générale, on n’accepte plus d’être privé de quoi que ce soit. On est habitué de se procurer ce qu’on veut, quand on veut. C’est aussi un peu le revers de la médaille de la contraception. Les gens contrôlent leur fertilité, on peut décider exactement du moment où l’on veut avoir un enfant. Et quand ça ne fonctionne pas, le désir flambe. Ça devient un projet, puis une mission.

De plus en plus de clientes des cliniques de fertilité sont des femmes «trop vieilles»…
Je pense que je ne me suis jamais sentie aussi vieille qu’en faisant mes tournées de cliniques pour le livre. Fin trentaine, début quarantaine, c’est la dernière limite. Après, il faut faire appel à une donneuse d’ovules. Ça m’a étonnée. Déjà, à 37-38 ans, l’ovule est plus difficile à féconder et les chances de tomber enceinte chutent énormément. Ces femmes représentent environ 25 % des clientes, les autres ont de vrais problèmes médicaux.

Les cliniques de fertilité imposent-elles des limites?
Quand la gratuité a été instaurée, ça ne s’est pas accompagné d’une limite d’âge. Ce sont les cliniques qui en imposent une, soit 42 ans, car elles savent pertinemment qu’après ça ne sert à rien. Mais après cet âge, on peut avoir recours à une donneuse d’ovules et c’est couvert par l’assurance maladie si la donneuse est Québécoise. Nos cliniques acceptent les homosexuels, les femmes seules… il y a beaucoup de pays où c’est plus restrictif.

Il y a aussi beaucoup d’hommes qui sont stériles?
Oui et ça reste assez tabou. Depuis toujours, dans l’imaginaire collectif, on a toujours mis ça sur le dos de la femme. Dans les cliniques de fertilité, au moins 50 % des cas de couples infertiles sont attribuables aux problèmes d’infertilité des hommes. Et pourtant, sur les forums internet de couples infertiles, il n’y a jamais un gars.

Depuis 2010, la procréation assistée est gratuite. Qu’est-ce que cela a changé?
La loi a instauré la gratuité et en même temps a limité l’implantation d’embryon à un à la fois. Il y a donc beaucoup moins de grossesses multiples. La gratuité a aussi permis à des couples qui ne pouvaient se le permettre autrefois d’y avoir accès. Les professionnels dans les cliniques constatent que le profil socio-économique des couples a changé. Il n’y a pas que des couples de professionnels blancs dans la trentaine. Et ça, c’est vraiment bien. Par contre, ils constatent aussi que les gens sont maintenant un peu moins rigoureux dans le protocole. Alors qu’avant, quand tu payais 10 000 $ pour un traitement, tu le faisais.

Cette gratuité a aussi suscité la controverse?
Les gens ne voulaient juste pas payer, dans un contexte ou notre réseau de la santé est à bout de souffle. On manque de médecins de famille, les urgences débordent. Les gens se disent: «Est-ce qu’on va se payer le luxe de la fécondation in vitro?» L’opposition était surtout sur des questions économiques. La loi aurait pu aussi imposer des balises plus précises en mettant un âge maximum. Mais c’est très délicat politiquement de le faire, ce n’est pas pour rien qu’ils ne l’ont pas fait.

On peut avoir recours aux dons de sperme, d’ovule, d’embryon. Connaît-on bien les effets sur un enfant qui ne sait plus trop d’où il vient?
Pas tellement. Les enfants de ces donneurs commencent à se faire entendre. Il y a le cas d’Olivia Pratten, qui s’est rendue en Cour suprême de la Colombie-Britannique afin que les enfants de cette province nés grâce à un don de sperme, d’ovule ou d’embryon puissent connaître l’identité de leur géniteur. [L’affaire est maintenant en appel.] Ces enfants disent sentir un vide, ils cherchent leurs racines et ont une importante quête des origines. On commence à entendre la voix de ces enfants, et à partir de ce moment, si eux nous disent qu’il y a un impact, on ne peut pas prétendre qu’il n’y en a pas. Les géniteurs, une fois dans leur projet, ont parfois des œillères.

Il est aussi interdit de rémunérer les donneurs et les mères porteuses. Quelles sont les conséquences?
Il n’y a pas tant de conséquences, car on contourne la loi. Mais c’est hypocrite. Dans le cas des dons de sperme, les cliniques donnent des noms d’agences. Tu ne payes pas le sperme, mais les services d’agences qui l’achètent aux États-Unis. Il y a très peu de donneurs québécois parce que ce n’est pas rémunéré et c’est un processus lourd avec des tests médicaux et psychologiques. Pour les donneuses d’ovules et les mères porteuses, les gens se trouvent des donneurs sur l’internet, et la clinique ne pose pas trop de questions, même si une évaluation psychologique de la donneuse est faite.

Pourquoi ne pas adopter un enfant?
J’ai demandé à tous les couples que j’ai rencontrés s’ils avaient considéré l’adoption et tous m’ont répondu qu’ils préféraient avoir «leurs» enfants. Ils veulent un lien génétique ou au moins porter l’enfant. Les cas où il n’y a rien de tout cela sont rares. Au Québec, les gens qui adoptent doivent passer par la banque mixte, où les enfants sont en situation précaire et ont vécu des situations difficiles. Les délais pour l’adoption internationale sont maintenant très, très longs: cinq ans et plus. Les couples ont parfois l’impression d’être plus en contrôle en choisissant les donneurs ou la mère porteuse. Et avoir l’enfant dès sa naissance est important pour eux.

Qu’est-ce qui est ressorti de toutes vos visites de cliniques de fertilité au Québec?
On ressent beaucoup la dualité public-privé. On sent que le privé n’a pas envie de collaborer avec le public. Le privé considère que le public ne sera pas à la hauteur et que seul le privé pourra répondre à la demande. Le CHUM manque de ressources.

Et qu’est-ce qui est ressorti de vos rencontres avec ces couples qui ont eu recours à la procréation assistée?
Le désir d’enfant est très humain. Même si de loin on ne comprend pas toujours les choix. Mais c’est difficile de juger ce qui est acceptable ou non alors que le désir d’enfant est intrinsèque à l’être humain. J’ai rencontré des gens heureux, et des gens détruits par leur expérience quand ça n’avait pas marché.

Points saillants de la loi sur la procréation assistée :

  • La loi sur la gratuité des traitements de procréation assistée est entrée en vigueur au Québec le 5 août 2010.
  • Les frais liés aux activités médicales, aux médicaments, à l’insémination artificielle et à trois cycles de fécondation in vitro
  • (produisant plusieurs ovules) sont assumés par le régime public québécois.
  • Un seul embryon peut être implanté à la fois (deux ou trois embryons peuvent être implantés dans certains cas).

Les services couverts par le régime :

  • Prélèvement d’ovules ou de tissus ovariens
  • Fécondation in vitro
  • Diagnostic génétique préimplantatoire
  • Transfert d’un embryon frais ou congelé
  • Prélèvement de sperme au cours d’une intervention médicale

Plus d’info:
Un secret
En 1884 a eu lieu la première insémination artificielle. Le Dr William Pancoast de Philadelphie a injecté le sperme d’un de ses étudiants dans le vagin d’une patiente. La mère n’a jamais eu qu’elle n’avait pas été fécondée par la semence de son mari.

Retrouver son géniteur
Pour aider les enfants nés de dons de sperme à connaître leurs racines, une mère a lancé en 2000 un site internet qui compte désormais plus de 30 000 membres. Ce site a permis plus de 8 200 rencontres entre demi-frères et sœurs génétiques, et même entre certains enfants et leur géniteur.

Vers un Sperma-Québec?

Si vous voulez vous faire inséminer au Québec, sachez qu’il y a de grandes chances que la petite graine qu’on vous implante ait traversé le monde.Depuis qu’il est interdit de rémunérer les dons de sperme, les banques québécoises sont désespérément vides. Certains spécialistes font campagne pour la création d’un organisme public qui se chargerait de la collecte et du stockage de la précieuse semence. Une sorte de Sperma-Québec en quelque sorte.

Des bébés de réserve
En contrepartie à la gratui­té de la procréation assistée, les Québécoises ne peuvent se faire implanter qu’un seul embryon à la fois (trois dans certains cas). Comme il faut parfois plusieurs tentatives, un certain nombre d’embryons sont gardés au frais en vue d’autres essais. Qu’en advient-il lorsque les premières inséminations sont concluantes? Si certaines communautés américaines permettent à d’autres familles de profiter de ces embryons de réserve, la question se pose toujours au Québec.

Bingo!
En 2011, l’organisation britannique To Hatch a lancé un «loto-bébé». Chaque mois, une personne est tirée au sort pour gagner un prix de 40 000 $ à dépenser dans une clinique de fertilité privée. Chaque billet est vendu 32 $.

Record du monde
Carmela Bousada détient le record de la grossesse la plus tardive. En 2006, cette Espagnole a accouché de jumeaux alors qu’elle était âgée de 67 ans. Pour bénéficier d’une fécondation in vitro, la maman a vendu sa maison et a menti sur son âge, affirmant au médecin n’avoir que 55 ans.

Bébés illimités, la procréation assistée… et ses petits
Par Dominique Forget, sous la direction du Dr Jean-François Chicoine
Québec Amérique

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