Ils courent les forêts incognito. Révéler leur véritable identité mettrait en péril non seulement leur mission, mais aussi leur vie. Trame d’un roman de Sir Conan Doyle? Presque. Ces détectives ont pour mission de mettre au jour les crimes forestiers, à la base d’une gigantesque industrie clandestine.
Maintenant que la guerre froide est finie, les espions pourraient bien se recycler en détectives forestiers, un des jobs les plus cool qui soient. «C’est un métier très dangereux, affirme Bustar Maitar, qui dirige les détectives forestiers de Greenpeace en Indonésie. Les politiciens, la police et l’armée s’intéressent tous de près à l’industrie forestière.»
Les enquêteurs dirigés par M. Maitar s’engagent dans les forêts du pays en se faisant passer, par exemple, pour des spécialistes des serpents. Leur tâche consiste à consigner les crimes forestiers, comme l’exploitation illégale des forêts. «Seuls des Indonésiens peuvent accomplir ce travail, ajoute M. Maitar. Si des enÂtreprises forestières aperçoivent un étranger, elles vont l’arrêter.»
Plus dangereux encore, les détectives forestiers doivent filmer et photographier tout ce qu’ils voient. Si la tâche est trop risquée même pour des détectives aguerris, les habitants de la région se portent volontaires. Ils prétendent alors chasser. IKEA emploie elle aussi des détectives forestiers – 17 au total. «Je visite des régions éloignées pour retracer le bois utilisé dans la fabrication des produits IKEA et m’assurer qu’il n’a pas été récolté de manière illégale ou irresponsable, explique à Métro Evgeny Zabubenin, détective forestier pour IKEA en Russie. Je vérifie que le bois n’a pas été volé, que le volume maximal de récolte n’a pas été dépassé et que les sites d’exploitation sont conformes. Je m’assure également que les jeunes arbres n’ont pas été endommagés et que le sol n’est pas pollué.»
Le géant suédois du meuble utilise annuellement l’équivalent de 325 000 camions de transport remplis à pleine capacité. Malheureusement, certains fournisseurs essaient de cacher leurs pratiques illicites. «Toutes les forêts, toutes les scieries et tous les fournisseurs sont soumis à des vérifications», dit Anders Hildeman, gestionnaire forestier à IKEA.
Les ventes annuelles de bois issu de l’exploitation forestière illégale se chiffrent à 25 M$. «Vérifier les certificats d’exploitation une fois par année ne suffit pas, souligne Scott Poynton, directeur général de TFT, une ONG du domaine de la foresterie. Les entreprises forestières s’assurent d’effacer toute trace d’irrégularité avant l’arrivée des vérificateurs. Il faut effectuer les inspections en temps réel, pendant le déroulement des activités d’exploitation.»
Lorsque Bustar Maitar et ses alliés constatent une inÂfraction, ils n’appellent pas la police… qui est souvent payée par l’entreprise forestière. Ils prennent plutôt des photos. «Il faut que nous fournissions au monde entier des preuves que les crimes forestiers sont bel et bien une réalité», explique M. Maitar.
Mafia de la forêt
Métro s’est entretenu avec Jago Wadley, agent d’infiltration forestier pour l’Environmental Investigation Agency.
Quelle est la gravité du problème d’exploitation illégale des forêts?
Extrêmement répandu, ce type d’exploitation connaît toutefois une baisse. Une nouvelle loi de l’Union européenne, interdisant la vente de bois récolté illégalement, entrera en vigueur en 2013. Les entreprises devront démontrer qu’elles ont fait preuve d’une diliÂgence raisonnable dans la vérification des sources du bois. Par ail-leurs, les pratiques illégales d’exploitation forestière évoluent avec la demande. Quand l’Indonésie a commencé à faire respecter ses règles, les acheteurs chinois se sont tournés vers d’autres pays, comme le Laos et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le Vietnam est aussi un siège de l’exploitation illégale.
Quels pays achètent du bois illégal?
Il s’agissait auparavant d’un problème occiÂdental, mais les lois sont mainÂtenant plus strictes. Aujourd’hui, la Chine inquiète. Les entreprises chinoises importeÂraient du bois illégal et exporteÂraient des produits fabriÂqués à partir de ce dernier.
Qui se cache derrière l’exploiÂtation illégale des forêts?
C’est une industrie très organisée. En Indonésie, impossible de faire de la contrebande sans offrir un pot-de-vin à un contact de la marine qui vous laissera entrer dans les eaux internaÂtionales. Une entreprise détenue par l’armée du Vietnam est par ailleurs le plus important trafiquant de bois en provenance du Laos.