National

Les langues autochtones font de la résistance

En 1961, 76 % des Autochtones (Amérindiens et Inuits) parlaient l’une des 11 langues ancestrales. Cinquante ans plus tard, ils ne sont plus que 39 %. Comment en est-on arrivé là? «La préservation des lan­gues autochtones est généralement directement proportionnelle à l’isolement géographique des communautés», note Pierre Étienne Laporte dans Les Langues autochtones du Québec. Pas étonnant que celles qui restent parlées à plus de 80 % à la maison soient l’inuktitut, le naskapi, le cri, le montagnais et l’attikamekw. Plus la communauté vit loin des centres urbains, plus la langue à des chances d’être préservée.

À l’inverse, le wendat de la nation huronne, en banlieue de Québec, et l’abenaki de Mauricie ne sont plus parlés. Le mohawk, parlé en banlieue de Montréal, pourrait être le prochain sur la liste, notent les chercheurs. Il ne serait plus parlé que par 15 % de la population.

L’attitude colonialiste des gouvernements est aussi montrée du doigt. Les pensionnats indiens, où des milliers d’enfants autochtones ont subi des sévices de la part des religieux, restent encore dans les mémoires. «Pendant les huit ans que j’ai passés là-bas, j’ai pratiquement oublié ma langue maternelle. On nous punissait sévèrement lorsqu’on avait le bonheur de l’utiliser», relate Noé Mitchell, de la Première Nation dite Anishnabe en Abitibi.

Or, comme le savoir se transmet de façon orale plutôt qu’écrite chez les autochtones, le risque est grand pour eux de perdre des pans entiers de leur culture en même temps que leur langue. Néanmoins, depuis trois décennies, plusieurs nations tentent d’inverser la tendance. Par exemple, les Inuits ont créé leurs propres dictionnaires inuktituts, dont une version internet que toute personne parlant cette langue peut contribuer à enrichir. Les Algonquins et les Mohawks ont aussi des dictionnaires en ligne.

Symbole de la lutte des langues autochtones, le wendat pourrait même ressusciter. Le projet Yawenda, financé par le fédéral et administré par l’Université Laval depuis 2007, commence à porter ses fruits. Après avoir analysé les archives des missionnaires jésuites pour reconstruire cette langue, les enseignants, désormais formés, ont commencé à donner des cours.

«Une centaine d’adultes ont commencé à être initiés. Des cours sont offerts en pré- maternelle, bientôt au primaire, et la langue commence petit à petit à retrouver vie», se félicite Louis Jacques Dorais, qui pilote le projet à l’Université Laval. Malgré tout, M. Dorais se range du côté des pessimistes. «La seule façon de protéger efficacement les langues autochtones en général, ce serait de prolonger l’enseignement complet en langue autochtone jusqu’à la fin du secondaire. Mais ça nécessiterait d’immenses moyens», conclut-il.

Les Anishnabes élaborent leur propre loi 101
Le combat des Anishnabes du lac Simon pour préserver leur langue ressemble beaucoup à celui des francophones du Québec qui veulent préserver le français? La petite communauté de 1 500 âmes, à 6 heures de route du nord de Montréal, élabore par exemple l’équivalent d’une loi 101, version anishnabe. «On veut prioriser notre langue maternelle, notamment dans les garderies, les écoles, les médias et les édifices publics de notre village», explique Noé Mitchell, qui gère deux stations de radio dans le territoire traditionnel de sa nation.

La nouvelle orthographe est aussi au programme. Par exemple, «au revoir» s’écrit madjacen. Certains suggèrent plutôt l’ortho­graphe madjashen pour mieux refléter la prononciation et ainsi simplifier l’ortho­graphe. «Les tradition­­na­listes anishnabes ne sont pas chauds à l’idée, mais il faut mettre de l’eau dans notre verre de lait pour ne pas le laisser s’épaissir», croit M. Mitchell.

Autre dossier au menu, l’uniformisation de la langue. La nation anish­nabe compte une vingtaine de communautés au Québec et en Ontario, avec chacune ses particularités linguistiques. Le mot «patate» doit-il se dire pedak, comme le fait la commu­nauté du lac Simon, ou opini, comme la com­mu­nauté de Pikogan? Un joyeux casse-tête qui dure depuis quelques années, mais qui permet d’entretenir les liens ancestraux!

«Le temps du long sommeil prend fin. Nous entamons le processus de l’éveil collectif, un processus qui passe par la réappropriation de la langue maternelle», conclut M. Mitchell, qui se produira avec ses acolytes du groupe de musique Anishnabe, le 5 mai prochain à l’UQAM, à l’invitation du cercle des Premières Nations. Il y sera pour faire la promotion de sa culture et raconter les tiraillements d’un difficile passé qui empoisonne encore le présent. «Un processus normal de guérison pour nos âmes blessées», dit-il. 

 Cheval = Qimmijuaq (Grand chien en inuktitut)
À l’époque, les Inuits avaient remarqué que les Blancs utilisaient des chevaux (et non des chiens, comme eux) pour tirer leurs traîneaux et leurs carrioles.

Pièces de monnaie = Écailles de poisson (wendat)
Mis pour la première fois en contact avec des pièces de monnaie, les Wendats trouvaient qu’elles ressem­blaient à des écailles de poisson.

Articles récents du même sujet

Exit mobile version