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Pour un oui ou pour un prénom

Depuis quelques années, on prend un malin plaisir à souligner les écarts de bon goût de certains parents en faisant ressortir les prénoms les plus inusités de l’année. Suscitant l’hilarité, ces répertoires de noms loufoques deviennent généralement viraux sur la toile, partagés allègrement par des personnes satisfaites d’avoir un prénom qui rentre dans les rangs. Nous nous prêtons alors à un impressionnant exercice de jugement, sans jamais savoir quel parent se cache derrière le petit Cash ou la petite Sophia-Lorraine, quelle histoire se cache derrière leurs prénoms. Nous jugeons sans jamais réellement penser à ce que deviendront ces enfants.

L’an passé, justement, j’ai fait la connaissance d’un adulte avec un nom… différent. Le genre de prénom qui devait être super cute à trois mois, moins à 30 ans. Je ne vous dirai pas lequel, de façon à ne pas trahir son anonymat puisqu’il est probablement le seul à porter ce prénom. Lorsqu’il s’est présenté à moi, je n’ai pas pu faire autrement que de faire une petite blague pour camoufler maladroitement mon malaise de rencontrer une personne avec un drôle de nom. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander ce que ses parents avaient en tête, en le nommant ainsi, avant de réaliser que lui vit avec ce prénom depuis 30 ans, et que j’étais probablement la 56 000e personne à souligner le choix douteux de ses parents par un matin heureux de 1983. Mais surtout, ce choix de nom n’avait absolument aucune incidence sur le type de personne que j’avais devant moi.

Je dis ça, parce que des préjugés, au sujet des prénoms, je suis certaine que nous en avons. Récemment, j’ai partagé le texte d’une journaliste dont le prénom aurait pu se retrouver dans ledit palmarès. Un lecteur a cru bon de souligner le nom de la fille, comme si cela devait invalider sa crédibilité, comme si le choix que ses parents ont fait et sur lequel elle n’avait aucun contrôle était un stigmate quelconque. Un stigmate de quoi au juste? Et même si cela devait signifier la pauvreté du milieu dans lequel elle a grandi, ne devrions-nous pas reconnaître et encourager la capacité de cette personne à transcender son sort, tout en se rappelant qu’il n’y a pas si longtemps, Steve, Sandra et Dany avaient un consonance péjorative dans certains milieux?

Il y a peut-être quelque chose de culturellement pauvre à appeler son enfant Cash – à moins qu’il s’agisse, dans un contexte qui m’échappe, d’un nom possédant une connotation non pécuniaire – ou de foncièrement narcissique à choisir un prénom qui porte en lui les ambitions des parents, comme Sophia-Lorraine ou Angelina-Joly. Certaines personnes semblent oublier à quel point le prénom pèse lourd sur l’identité d’un enfant.

Mais qui sommes nous pour juger, nous, qui possédons un prénom qui rentre tout bien dans les rangs? On peut continuer à en rire, mémère Judith n’a pas l’ambition de vous priver de ce plaisir. N’empêche, moi, ce que je me demande, c’est ce qu’est devenu le petit Spatule, dont le nom a fait les manchettes en 1996 après avoir été rejeté par le Directeur de l’État Civil. Si tu te reconnais, écris-moi!

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