Je fais confiance aux humains. Trouvez-moi insensée si vous le voulez mais, en règle générale, je présume que les personnes agissent pour faire le bien, pas le mal. Pourtant, quotidiennement, je lis des nouvelles qui vont à l’encontre de cette intuition. Et je me demande: comment ça se fait?
Prenez la commission Charbonneau. En voyant ce défilé de personnages invraisemblables, on pourrait être tenté de conclure que, «là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie». C’est la nature humaine, que voulez-vous!
Insatisfaite de cette interprétation, je suis partie à la recherche d’explications. Et j’ai trouvé une bulle.
Quand il est question de corruption, il est nécessairement question de jugement. Comment les élus et les hauts fonctionnaires exercent-ils le leur? Dépositaires de l’intérêt général, ils sont censés prendre des décisions qui reflètent les valeurs, normes, principes de notre société. Or, selon l’éthicien André Lacroix, de l’Université de Sherbrooke, la corruption augmente lorsque le système de référence des responsables publics n’est plus celui de la société dans son ensemble, mais plutôt celui de leur univers immédiat, de leurs réseaux d’appartenance. Plus ces réseaux sont étroits et uniformes, plus leurs décisions s’éloigneront de l’intérêt général pour ne protéger que l’intérêt particulier. Dans de rares cas, la référence de ce qui est juste et bon se réduit à un petit groupe d’amis et d’accointances. Bienvenue sur le yacht!
Dans la majorité des cas cependant, ce rétrécissement du système de référence des élites ne mène pas à des comportements illégaux. Il mène simplement à des décisions qui semblent, vues de loin, absurdes.
L’exemple emblématique de cette absurdité est le laisser-faire absolu auquel a présidé la banque centrale américaine, la Fed, en partie responsable du crash de 2008. Comment expliquer qu’une agence serve les intérêts d’une industrie qu’elle est pourtant censée surveiller, encadrer, réglementer? On appelle ça la capture cognitive. Cette théorie voudrait que l’influence qu’exercent certains groupes ou individus ne soit pas acquise par le chantage, la corruption ou l’achat de la faveur de parlementaires ou de hauts fonctionnaires; elle s’opère insidieusement, un peu par osmose. À force de côtoyer toujours les mêmes personnes, les responsables du bien commun développent une perception de la réalité collée sur celle de leur garde rapprochée, de leurs conseillers et experts, des lobbyistes qui arpentent les couloirs des institutions publiques. Ils vivent, évoluent, travaillent dans une bulle.
Ce sentiment d’appartenance communautaire ou corporatiste sert consciemment ou inconsciemment de justification pour les décisions difficiles que doivent prendre les élus.
Cela n’est pas un plaidoyer pour dédouaner les personnes responsables d’actes criminels ou non éthiques, ni pour excuser la myopie de certains de nos dirigeants. C’est un plaidoyer pour que l’on sorte les élites de leur bulle.
Vous êtes créatifs, vous trouverez comment faire.