Dan Bigras a attrapé le virus de la musique parce qu’il y avait un piano chez lui, mais c’est la rue qui a fait de lui l’artiste engagé que l’on connaît. Cela se passe en 1975, quand il quitte Montréal pour «prendre la rue» à Québec. Le gamin de 16 ans se débrouille comme il peut, avec comme bagage son goût pour le piano. «Sur la terrasse d’un bar, la Nouvelle France, il y avait ce piano, raconte-t-il. On était des gars de la rue, on se faisait toujours dégager. Mais un jour ,j’ai réussi à m’installer et à jouer avant que le patron ne s’en rende compte.
Et un groupe de clients s’est mis à m’écouter. Le patron est arrivé, j’ai cru qu’il allait me virer, mais il m’a proposé de jour tous les jours pour deux piastres, un repas chaud et une bière par jour.» Quatre ans plus, quand Dan Bigras revient à Montréal, il s’est déjà fait un nom. Il joue rue Saint-Denis, au Grand Café ou aux Beaux Esprits. «Je suis repassé au Grand Café il n’y a pas longtemps, le buffet est rempli de bonnes choses pour la santé! s’étonne le musicien. À l’époque, quand j’y jouais, on mangeait plein de cochonneries. Mais je ne leur en veux pas, c’est normal.»
À l’époque où on pouvait manger des «cochonneries» au Grand Café, pour jouer dans les bars, il suffisait de se présenter et de plaire au patron. «C’était plus simple qu’aujourd’hui. Sur la rue Saint-Denis, il y avait beaucoup plus de bars où on jouait du blues.» Les musiciens se refilaient les numéros de téléphone des places accueillantes. Parfois, ils se retrouvaient à quatre ou cinq et jouaient ensemble. Dan Bigras jouait Buddy Kings ou Big Mama Thornton. Il n’avait alors qu’une ambition : devenir pianiste dans un piano-bar. «Je jouais au Grand Café, j’avais réussi ma vie.»
Son premier album, Tue-moi, sorti en 1992, ne sonne pas le glas de sa carrière dans les bars. Il ne contrôle rien, se rend compte que son producteur enregistre des choses dans son dos. «Il a voulu se servir de moi pour faire le disque que lui voulait. Je ne l’ai pas du tout aimé et, heureusement, il n’a pas du tout marché. Quel cauchemar si ça avait été un succès!»
Ce qui fait décoller sa carrière, après 18 ans de musique dans les bars, c’est sa rencontre avec Gerry Boulet… dans une brasserie évidemment. Le chanteur est alors en quête d’un pianiste et tous deux passent la nuit à jouer et à boire. «Le patron se moquait de la police, il sortait les caisses de bière sur le comptoir. Gerry voulait qu’on se voie le lendemain pour que je lui montre mes tounes. Mais j’avais l’habitude que les gens soient très enthousiastes après plusieurs verres, alors je n’ai pas donné suite. C’est lui qui m’a rappelé à 10 h le matin pour m’engueuler!»
Aujourd’hui, sans doute faut-il saluer l’insistance de Gerry Boulet. Dan Bigras a participé au Festival International de Jazz en juillet et s’apprête à monter sur la scène du festiblues. Certains artistes jouent dans des bars, lui montera sur la scène du parc Ahuntsic. Mais ce n’est pour lui ni une consécration, ni une reconnaissance. «Un festival ou un autre, ça ne change pas grand-chose, les gens sont venus pour te voir. Mais je suis content de participer à ces événements, ajoute-t-il. Tant que je joue, je suis content. Mais dans un bar, les gens sont là pour boire un verre, parfois tu les déranges en jouant. Tu es obligé d’aller les chercher un par un et, au final, ça n’est pas plus mal.» Peut-être que c’est ça qu’on appelle l’école de la rue.
Dan et ses blondes
Parc Ahuntsic
Ce soir à 21 h 15