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Monia Chokri: «Je trouve plus intéressant de créer des personnages à partir de leurs défauts»

Monia Chokri

Marie-Lise Rousseau - Métro

Sophia a de nombreux défauts. Elle est cynique, désabusée, effrontée et souvent de mauvaise foi. Mais son sens de l’humour cinglant, sa répartie d’enfer et sa vulnérabilité font d’elle une protagoniste terriblement attachante. Le genre de personnage riche et complexe qui allume la cinéaste Monia Chokri, et qui a allumé le jury de la section Un certain regard du Festival de Cannes, qui a attribué son prix Coup de cœur à La femme de mon frère, premier long métrage de l’actrice-réalisatrice.

«Mourir, peut-être. Danser, jamais.» Voilà le genre de répliques assassines que balance la pétillante Sophia, interprétée avec panache par Anne-Élisabeth Bossé. Car tout ne tourne pas rond pour la jeune trentenaire. D’abord, au terme de huit ans d’études doctorales consacrées à la philosophie politique d’Antonio Gramsci, sa candidature pour un prestigieux poste universitaire lui est cavalièrement refusée.

Puis, il y a cet avortement, son deuxième. «Le premier, j’avais 19 ans, ça compte pas vraiment.» Heureusement, son frère Karim (Patrick Hivon), fidèle et précieux complice, est là pour elle. Il l’héberge le temps qu’il faudra, il la sort dans des fêtes, l’amène patiner au lac aux Castors et l’accompagne à la clinique.

C’est là qu’il tombera amoureux. C’est là que tout changera, car Sophia perdra son ancrage, sa bouée de sauvetage. Bref, c’est là que ça se gâte pour elle, qui réagit mal à ce changement subit.

Comme c’était le cas pour son court métrage Quelqu’un d’extraordinaire, qui a raflé une quinzaine de prix en 2013, Monia Chokri a voulu mettre en scène un personnage féminin qui n’est pas affable. «Ça peut être déroutant, parce que je me rends compte qu’il n’y a pas encore tant de personnages féminins qui ne sont pas que dans la séduction», explique la cinéaste jointe sur la route, en pleine tournée promotionnelle pour son film quelques jours après son retour de Cannes.

Hors de question pour elle de faire de sa protagoniste une héroïne. «Je trouve plus intéressant de créer des personnages à partir de leurs défauts. Des fois, je la mets même en pâture. Il y a des choses qu’elle dit auxquelles je n’adhère pas, mais je trouve intéressant de l’enliser dans cette situation.»

Sa caméra pose néanmoins un regard tendre et empathique sur Sophia, qui, après tout, agit de la sorte parce qu’elle est en perte de repères.

Rares sont les films qui, comme celui-ci, abordent de plein front les relations fraternelles. «À part Love Streams, le dernier de John Cassavetes, je n’ai pas d’exemple de film qui explore cette relation», reconnaît la cinéaste.

«Je ne veux pas marteler des idées, je veux réfléchir sur le monde; c’est le propre de l’art. Pour moi, Les œuvres les plus intéressantes sont celles qui nous racontent des histoires intimes ayant une portée universelle.» Monia Chokri

Ayant elle-même vécu une relation fusionnelle avec son frère jadis, la réalisatrice a puisé dans son expérience personnelle pour développer son histoire. «C’est une relation difficile à créer au niveau dramatique, dit-elle. C’est une relation très précise, nichée. Puisque ce n’est pas une relation d’amour, les conflits sont plus ténus, ce qui est un défi à mettre en scène.»

Sophia est un peu l’alter ego de Monia. Toutes deux sont filles d’immigrants et ont une relation particulière avec leur frère. «Je pars toujours d’expériences personnelles pour ensuite me propulser dans la fiction, explique la cinéaste au sujet de sa démarche. Après, Sophia n’est pas moi. C’est un genre de double de moi un peu fantasmé, exagéré dans les défauts.»

Hommage à la fratrie
En plus d’être un hommage assumé à la fratrie, La femme de mon frère aborde en filigrane divers thèmes chers à la cinéaste, dont le multiculturalisme et le féminisme.

«Le plus beau conseil d’écriture que j’ai reçu m’a été donné par un auteur lorsque j’étudiais au Conservatoire. Il m’a dit : “Ne te préoccupe pas des thèmes dont tu veux parler. Préoccupe-toi d’écrire une bonne histoire, parce que tout ce que tu as à l’intérieur de toi – tes préoccupations, tes angoisses, tes valeurs –, tout ça va émaner dans ton écriture.”»

Ces préoccupations se manifestent notamment sous la forme du documentaire dans son long métrage de fiction. Comme lorsque des étudiants en classe de francisation se présentent à la caméra. «C’était probant d’utiliser ce genre de mécanisme de la réalité qui rencontre la fiction.»

Dans le même ordre d’idées, des extraits de la téléréalité Barmaids sont montrés dans l’écran de la télévision de la protagoniste et une opposition est établie entre elle et Kim Kardashian. «Elles ont le même âge. Sophia a choisi la route du savoir, et Kim Kardashian a choisi la route de l’image», analyse la cinéaste.

Avec ses références intellectuelles et ses préoccupations sociales, il serait un peu réducteur de classer La femme de mon frère comme une simple comédie, bien qu’on rie aux éclats du début à la fin du film, notamment en raison des dialogues mordants, des savoureux malaises et du ton grinçant des personnages. Monia Chokri le décrit comme une dramédie, expression «fourre-tout» de plus en plus répandue, mais ne s’y attarde pas outre mesure.

«Quand j’écris, je ne me questionne pas à savoir si je fais une comédie ou un drame. Je fais juste écrire une bonne histoire. L’humour fait partie de ma vie, j’aime rire, donc par la force des choses j’intègre une forme d’humour dans mes dialogues», commente-t-elle.

La facture visuelle pop et rétro, aux couleurs vives et acidulées, de même que le soin porté à chaque détail visuel, des costumes aux décors, contribuent aussi au charme certain du film.
«Il faut toujours que ça appuie la situation. Il ne faut jamais que ça enterre le jeu des comédiens», soutient Monia Chokri, qui dit avoir donné beaucoup de liberté à son directeur artistique Éric Barbeau et à sa directrice photo Josée Deshaies.

«Mais on a fait un travail d’orfèvre, ne serait-ce que pour chercher les lieux de tournage. On a passé des jours et des nuits à chercher des lieux précis, notamment pour la clinique. Tout ça pour que les décors, et même la moindre couleur sur les murs, aient un sens et racontent quelque chose.»

Tourbillon cannois
Vous ne croyiez quand même pas lire un article sur La femme de mon frère sans mention du tourbillon cannois duquel l’actrice-réalisatrice commence à peine à se remettre. Après tout, fait important, elle y a remporté ex aequo le prix Coup de cœur du jury de la section Un certain regard.

Et le tourbillon se poursuit de notre côté de l’Atlantique. A-t-elle pu se reposer un peu depuis son retour? «Paaas tant que ça! lance-t-elle en riant. Mais c’est de la bonne fatigue.»

Cette expérience lui a surtout permis de se sentir confirmée à titre de cinéaste, elle qui connaît depuis une dizaine d’années une belle carrière devant la caméra – on a pu la voir notamment dans Les amours imaginaires, Les affamés, Emma Peeters et plus récemment dans Nous sommes Gold. «J’ai l’impression que, maintenant, j’ai une légitimité dans ce métier», dit-elle.


La femme de mon frère

En salle dès le 7 juin

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