Culture

Les portraits de madame Petrowski

Les recherchistes qui travaillent en télé et en radio savent que Nathalie Petrowski possède un don : quand on prépare le dossier de recherche d’un invité, c’est à coup sûr elle qui en a fait le meilleur portrait. Le plus coloré, le plus complet, celui avec l’anecdote la plus folle, avec l’information la plus croustillante, pas toujours le plus délicat, mais assurément le plus inédit.

L’exploit est d’autant plus impressionnant qu’il s’agit de portraits réalisés pour la presse quotidienne, c’est-à-dire en très peu de temps. Alors qu’en presse magazine, on dispose de plusieurs semaines pour étoffer un portrait de plusieurs rencontres, Nathalie Petrowski fait souvent des miracles avec quelques minutes d’entrevues, pif paf, et voilà. Un don, je vous dis.

Depuis que j’ai reçu son Portraits retouchés, un recueil de quelques-unes des rencontres qu’elle a faites entre 2000 et 2013, je lis chacun de ces récits comme on lit un conte avant de se coucher et je me réveille parfois le lendemain matin avec la vague impression d’avoir passé un moment avec Claude Léveillée, Michèle Richard ou Roy Dupuis.

C’est donc dans le but égoïste d’avoir une classe de maître privée que j’ai demandé une entrevue avec la pro du portrait. Le genre de rencontre que l’on n’anticipe pas sans appréhensions. D’abord parce que je m’étais déjà chicanée avec celle qui aime se faire appeler La Petrowski, mais que j’appellerai respectueusement madame. Un petit accrochage sur Twitter pour cause de fan déçue de son idole. Une pichenotte dans la vie de madame Petrowski, une bonne leçon d’humilité dans la mienne.

Mais aussi parce que le personnage a presque toujours l’air d’être en colère. En conférence de presse, elle brise les silences de sa voix grasse et fâchée, agissant comme si elle était seule tout en sachant que tout le monde la regarde et que pas grand monde oserait la remettre à sa place parce que c’est La Petrowski, justement, et que tu ne «remets pas à sa place» un monument qui a plus que ton âge dans le métier.

Elle n’hésitera pas à le souligner lorsqu’on se paie sa tête. «Alors que je débutais comme journaliste, Sugar Sammy n’était même pas une particule élémentaire dans le sous-continent indien» se plait-elle à rappeler dans une réponse assassine à la nouvelle publicité de Sugar Sammy qui va comme suit : «TOUT LE MONDE AIME SUGAR SAMMY, SAUF NATHALIE PETROWSKI», une publicité qui est en soit une sorte d’hommage.

Madame Petrowski nage ainsi dans l’altérité comme un poisson dans l’eau, et est très à l’aise avec la colère qui l’habite depuis toujours. Lorsque je lui en parle, elle me décrit une photo d’elle à 5 ans : «Je regarde l’objectif et on voit déjà que le monde ne fait pas mon affaire», dit-elle généreusement, sachant d’expérience que c’est une belle anecdote à glisser dans une entrevue.

Elle est définitivement moins bien équipée pour faire face à d’autres gammes d’émotions. «Quand on me dit que j’ai fait de la peine à quelqu’un, là, je suis dévastée», dit-elle. Et, probablement parce qu’elle est mieux équipée que bien du monde pour parer les indélicatesses – plusieurs personnes s’emploient à l’haïr depuis le jour où elle a mis les pieds dans la salle de rédaction du Journal de Montréal en 1975 – elle fait sûrement sans s’en rendre compte plus souvent de peine qu’elle ne se l’imagine. Quand on est équipé pour la guerre, on s’étonne qu’une claque soit considérée comme une offense. C’est probablement pour cette raison qu’elle est tombée des nues quand elle a su que Valérie Blass, une artiste qu’elle admire, ne voulait plus lui adresser la parole après avoir lu noir sur blanc des détails de sa vie qu’elle avait livrée sans pudeur à la journaliste.

Pourtant, madame Petrowski jure mettre ses gants blancs : «Je me trouve très gentille et je pense souvent servir la personne» dit-elle. «Je pense qu’il est important de dire les choses telles qu’elles sont, mais de les écrire avec délicatesse». Dans l’une de ces retouches qui suivent chacun des portraits, elle avoue avoir censuré certains propos d’Anne-France Goldwater pour la protéger d’elle-même.

Madame Petrowski admet avoir une certaine «inconscience» quant à l’effet que peuvent avoir ses portraits dans la vie des principaux intéressés : «Je ne fais qu’écrire ce que les gens me disent. Souvent, je trouve qu’on a du mal à s’assumer. On dit des choses, et après, on réalise que notre mère va les lire et puis on regrette», dit-elle sans donner d’exemple précis. «Les gens devraient assumer qui ils sont».

Et pourtant, je ne suis pas certaine qu’elle assume tout tout tout elle-même. Quand je lui parle de son excellent portrait de Claude Léveillée, je la sens sur la défensive, comme si on lui avait déjà reproché de n’avoir pas su préserver la dignité d’une icône, d’en avoir trop écrit sur la déchéance du musicien alors qu’il était déchiré entre plusieurs femmes à la fin de sa vie. «C’était dur de le voir, et c’était dur de l’écrire», admet madame Petrowski, «mais je trouve que sinon, on baigne dans un angélisme qui censure la vérité, une vérité qui est complexe et que je veux prendre la peine d’expliquer». Vous lirez, c’est à la page 94, dans la section des regrettés, aux côtés de Gilles Carle, de Chantal Jolis et d’Alys Robi, une section particulièrement poignante de l’ouvrage.

Les portraits sont ainsi divisés en sections : les incontournables, les grandes gueules, les icônes, les indestructibles, etc. À ces différentes catégories qui nous permettent de faire une visite guidée du Québec des dix dernières années, j’aurais ajouté une section 2.0, un domaine dans lequel Nathalie Petrowski me sidère par sa justesse. Sans tomber dans l’âgisme, je me demande toujours comment cette femme qui approche la soixantaine et dont la présence sur les réseaux sociaux se limite à quelques tweets le plus souvent autopromotionnels peut viser aussi juste lorsqu’elle décrit des phénomènes comme Guylaine Gagnon ou Mon père est riche en ta***. À un certain moment, j’ai même soupçonné qu’elle faisait appel à un auteur à gages sur ces coups.

«J’ai mes informateurs au sein de la salle de rédaction», dit-elle. Mais qu’il s’agisse de personnalités publiques traditionnelles ou 2.0, c’est toujours le même instinct qui opère chez madame Petrowski. «J’ai toujours le même doute en entendant ces histoires. J’ai toujours cette impression qu’on ne nous dit pas toute la vérité et moi, je veux avoir la vraie histoire, aller au fond des choses». C’est pourquoi elle a rencontré en personne le pauvre garçon éméché qui s’est obstiné trop longuement avec un portier, un portrait qu’on ne retrouve pas dans le livre.

Curieusement, les informateurs de Nathalie Petrowski n’avaient jamais cru bon de la renseigner sur la bibitte Gab Roy, qu’elle ne connaissait pas. Quand je lui ai parlé du phénomène, ses yeux se sont allumés et j’ai vu se mettre en marche le moteur qui l’a propulsée à la rencontre des milliers de personnages à qui elle a tiré le portrait au cours de sa carrière. J’ignore si elle ira à la rencontre du controversé blogueur, mais si elle le fait, ce sera certainement avec curiosité, ouverture, et peut-être un peu de colère.

Retouche

Pour mettre à jour, exposer des détails de coulisses ou faire part de regrets, chaque portrait du recueil Portraits retouchés est suivi d’une… retouche. Madame Petrowski se permet d’y livrer ses impressions plus personnelles, comme si le premier texte n’était pas déjà le fruit de son interprétation. Je me permets moi-même une retouche.

Comme je l’expliquais plus haut, j’avais peur de rencontrer le personnage colérique et j’ai été agréablement surprise par la gentillesse et la générosité de celle que j’admire depuis toujours. Elle a même démontré une certaine curiosité pour mon travail, m’a demandé en quoi j’avais étudié, pourquoi j’avais cessé d’écrire pour Urbania. Y est allée de conseils presque maternels. Un peu plus et on s’échangeait des bracelets de BFF.

J’ignore encore si c’est la curiosité naturelle de l’intervieweuse qui opérait ou si c’était simplement le fait que madame Petrowski sait mieux que quiconque que si on veut une bonne plogue pour son livre, il faut être gentil avec la journaliste. Si c’est le cas, elle a été très habile.

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