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Le Plateau-Mont-Royal

Le coumbite

L’agglomération de Port-au-Prince est comme ça : un port, la mer, et tout de suite la montagne qui se dresse. Du bas de la ville, on monte à Pétionville, puis à Tommassin, et tout de suite après, un peu plus haut, c’est la campagne, vers Kenscoff.

Paysans dans champs étagés sur flancs de collines, petites maisons de pierres et de béton, marchands de fruits, de légumes, d’eau, gens qui montent et qui descendent à pied, des charges surprenantes sur la tête. J’ai vu une petite dame qu’il a fallu aider pour soulever sa boite d’épicerie et lui mettre en équilibre sur la tête. Elle est partie en montant, je ne vous raconte pas le cardio.

Je passe beaucoup de temps avec Jean-Euphèle Milcé, auteur de Les jardins naissent, que j’ai publié chez Coups de tête en avril dernier. La première fois que nous sommes montés vers ces hauteurs, nous nous sommes arrêtés devant chez Sébastien. Sourire franc et honnête, bonne tête d’homme sensible et allumé. Il monte avec nous. Nous continuons notre montée : virages serrés, petit marché public où les tables regorgent de mangues, de citrons, d’avocats, de bananes, de sachets de riz, de poulets à peine égorgés, de bonbons, de bouteilles de coke et d’eau. Il y a aussi le barbier d’Euphèle qui nous salue.

La route est en construction, c’est pire que Montréal. Pas de cônes orange, mais des tas de pierres partout au travers desquels il faut slalomer.

Montée à pic vers une petite maison sur le sommet d’une butte.

Des gens sont en train de s’y rénover une maison abandonnée pour y faire un lieu de rencontre, un bar alternatif. Le Boycott.

Vous souvenez-vous de Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain? Ah, vous n’avez pas lu… Vous ne connaissez pas Roumain? Grand romancier haïtien né en 1907, Roumain a entre autres été urbaniste, agronome et fondateur du parti communiste haïtien. Il a passé le plus clair de sa vie en prison, d’où d’ailleurs il ne se gênait pas pour écrire ses chroniques incendiaires quotidiennes. Dans Gouverneurs de la rosée, un village manque cruellement d’eau. Or dans ce village, règne une guerre de clochers qui mine tout dynamisme, tout développement. Arrive Manuel, longtemps exilé, coupeur de cannes à Cuba. Manuel se désole devant le désastre de la bêtise de ses concitoyens.

En se baladant dans la région, dans les ravines et sur les mornes, non seulement Manuel entretient-il de petits frissons secrets avec la fille d’une famille ennemie jurée de la sienne, mais il découvre une source. Or pour espérer amener l’eau au village, les habitants devraient unir leurs efforts, oublier les éternelles chicanes et se mettre au travail ensemble pour amener l’eau : un vaste chantier.

Un coumbit. Une tâche commune. Un bi. Une corvée collective.

Je ne vous raconte pas la fin, c’est trop triste. Vous irez lire.

À Duplan, sur la colline entre Thomassin et Kenscoff, des gens ont décidé de s’ouvrir un bar collectif. Ils sont je ne sais plus combien. J’y suis allé quatre fois en tout et j’y ai toujours vu de nouvelles têtes.

Ça discute, ça boit, ça rigole, des enfants courent, les voisins viennent tirer l’eau du puits de la maison, une poule et ses poulets gambadent autour, un cabri gueule dans la cour, les bananiers poussent en silence. Il y a une femme qui fait du riz accroupie derrière le comptoir.

Sébastien, un artiste contemporain de réputation internationale qui était d’ailleurs à la dernière Biennale de Venise, passe avec un bout de planche. Je le suis, curieux. Il sort d’un tas de détritus des bouts de métal, des morceaux de télé, de vieux vêtements pourris. Il trouve un marteau et des clous et il se met au travail. Une heure plus tard, un bonhomme vaudou grandeur nature est accroché dans la salle du Boycott. Une œuvre majeure.

D’ailleurs, tenez, je vous laisse le lien où son travail est selon moi le mieux présenté : http://www.galerie-egregore.com/le-regard-du-loa-2/

Puis on repart. Toujours la même route cabossée, le même marché, les virages et les camions qu’on croise. On laisse Sébastien chez lui.

Allez! Salut! À bientôt! On se reverra…

La semaine prochaine, je vous raconte mon premier boucan de cabri.

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