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Le Plateau-Mont-Royal

L’art en péril

En juin dernier, le 5455, rue de Gaspé, qui abrite plusieurs ateliers d’artistes, a été vendu au promoteur Allied Proprieties. Plusieurs créateurs, dont les locaux se déploient dans l’ancienne manufacture textile, tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme, craignant l’affaiblissement – voire la mise à mort – d’une communauté artistique dont la vitalité se démarque à travers le pays.

Pierre Przysiezniak, peintre et concepteur scénique, loue un local dans la mégastructure du 5455, de Gaspé depuis 10 ans. Il s’y est installé après avoir été évincé « manu militari », comme il l’affirme, de son ancien bureau rue Clark, dans le Quartier des Spectacles. Une décennie plus tard, il craint que l’histoire ne se répète.

C’est que la compagnie Allied, également propriétaire de la bâtisse Ubisoft au coin Saint-Laurent et Saint-Viateur, a récemment acheté le 5455, de Gaspé pour 37,8 M$, alors que le même édifice avait été vendu 8 M $ à l’ancien propriétaire, il y a trois ans. Une preuve que la gentrification résidentielle n’est pas la seule à opérer aussi dans le quartier. « Les nouveaux propriétaires viennent de dépenser gros, alors ils vont devoir rentabiliser », s’inquiète M. Przysiezniak, membre de Pied Carré, un regroupement d’artistes né il y a près de deux ans, qui lutte pour le maintien, la préservation et la bonification des espaces de création du secteur Saint-Viateur Est.

« Ils ont un devoir de rentabiliser l’édifice, renchérit la peintre Isabelle Anguita, également membre de Pied Carré. Ils ont déjà engagé une firme d’architectes pour leur proposer des aménagements dans l’immeuble ». Qui dit rentabilité dit, plus souvent qu’autrement, augmentation des baux. De fait, si les loyers de ces artistes augmentent de façon exponentielle, c’est toute la communauté qui est compromise.

Un recensement qui parle

Pied Carré, qui comprend plus de 150 membres, dont des individus et des organismes représentant parfois des dizaines de personnes, a réalisé en 2010 un recensement des artistes et travailleurs culturels du secteur Saint-Viateur. L’étude a démontré que plus de 800 artistes partagent des espaces dans le quartier et que 30 % des pieds carrés de l’édifice du 5455, de Gaspé, sont occupés par des travailleurs culturels, comme les Centres d’artistes Clark et Diagonale, l’Atelier Circulaire, des ébénistes créateurs, des concepteurs d’éclairages, des professionnels de l’art d’impression, audio ou numérique, etc.

« Il n’y a encore aucune entente de renouvellement de baux, même si certains arrivent à échéance en décembre. D’autres sont déjà échus et les renouvellements se font au mois. Tu ne fais pas une carrière artistique professionnelle avec ça », se désole Mme Anguita.

La rumeur court qu’Allied, qui n’avait pas retourné l’appel du journal Le Plateau au moment de mettre sous presse, investisse plusieurs millions dans le réaménagement et la rénovation du bâtiment. Lors d’entrevues réalisées auprès d’autres médias, le promoteur n’a d’ailleurs pas caché son intention d’attirer des locataires haut de gamme et d’augmenter les revenus annuels dans un délai de 36 mois.

Le danger redouté de tous : que la communauté se morcelle et que la synergie – génératrice de l’effervescence actuelle – s’effrite.

Selon Pierre Przysiezniak, deux mots importants décrivent bien le secteur : incubateur et pépinière. « Le milieu a besoin de se côtoyer pour les échanges d’idées, la contamination des pratiques. Nous ne sommes pas une gang de gens qui quêtons pour obtenir quelque chose. On demande de préserver ce que nous avons bâti. On a amélioré notre manière d’être en communauté à travers toutes nos migrations et là on a peut-être atteint un idéal », confie-t-il. « Les artistes contribuent à la revitalisation économique d’un quartier, sauf qu’après, ils sont obligés de partir », déplore Mme Anguita.

Des baux à long terme

Pied Carré s’est assis à deux reprises avec Allied pour tenter d’en savoir plus. « Ils disent qu’ils veulent nous garder, mais il faut voir sous quelles conditions », soutient M. Przysiezniak. Le regroupement Pied Carré souhaite notamment qu’Allied réserve aux artistes des étages regroupés et des baux abordables à long terme. « On leur demande plus de transparence sur leur plan d’affaire. On a besoin d’engagements fixes », estime le concepteur scénique.

L’arrondissement du Plateau Mont-Royal a également rencontré Allied. « Ils m’ont signifié qu’ils étaient sensibles à la présence des artistes et qu’ils ne voulaient pas foutre en l’air la couleur du quartier », explique le conseiller Richard Ryan.

Une demande de dérogation en matière d’urbanisme de la part du nouveau propriétaire – dans la foulée des travaux qu’il prévoit effectuer – pourrait ouvrir la porte à certaines négociations en faveur des artistes et artisans de l’édifice. « Lorsqu’on accorde une dérogation, il y a une perte à la communauté, explique M. Ryan. On peut donc suggérer au promoteur une compensation en échange de la dérogation, pour redonner à la communauté ».

Le conseiller assure également qu’il n’y aura pas de zonage résidentiel accepté par l’arrondissement dans le secteur, histoire de réserver les locaux aux artistes et d’empêcher l’explosion des prix. « On peut aussi continuer à rencontrer Allied et à leur parler de l’importance de la communauté artistique qui participe à la valeur du secteur. Sans quartier de créateurs, il n’y a pas de quartier de diffusion. C’est d’abord où sont les créateurs qu’on créé la culture », ajoute le conseiller Ryan, évoquant également l’idée d’un éventuel programme de réduction fiscale, qui devrait être instaurée par la Ville-centre.

« Il faudrait qu’on puisse s’assoir avec le provincial et le fédéral pour voir comment on peut soutenir l’achat d’une bâtisse par les artistes, avec des prêts à long terme ou sans intérêt », conclut Richard Ryan.

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