Métro a visité la ville de la mer Noire, moins de 100 jours avant la cérémonie d’ouverture. Expulsions, détournements de fonds et retard dans les constructions : pour plusieurs, les Jeux n’en valent plus la chandelle…
«Dernier arrêt : village de Nekrasovka. C’est la fin du monde. Aucune route à partir d’ici», annonce le chauffeur d’autobus. Plusieurs habitants de la nouvelle banlieue de Sotchi seraient d’accord. C’est un cul-de-sac. À gauche : la frontière du territoire contesté d’Abkhazie. À droite : une construction olympique se dresse derrière de hautes clôtures. Devant s’étend la mer – mais des fossés bloquent l’accès à la côte.
Nekrasovka accueille les résidants dont la maison a été démolie pour laisser place aux édifices où auront lieu les XXIIe Jeux olympiques d’hiver en février prochain. À un coût estimé à 51 G$, les Jeux de Sotchi seront les plus chers de l’histoire. Mais à 100 jours de la cérémonie d’ouverture, les choses sont aussi boueuses que le terrain.
Avec des bottes de caoutchouc, Roman Groshev, de Nekrasovka, promène son labrador dans un sentier vaseux. Des grues fonctionnent, des ouvriers creusent des tranchées pour construire ce qui semble être une digue servant à protéger le stade Fisht, la pièce centrale – et incomplète – des Jeux.
«Les excavations ne cessent jamais, dit Roman. Après chaque tempête ils doivent creuser à nouveau. C’est l’automne et les intempéries sont fréquentes. J’ignore comment tout cela se terminera».
Loin d’être un stade immaculé de neige blanche, Fisht ressemble à une immense armature blottie au creux de la vallée d’Imeretinskaya. L’aréna de 40 000 places, destiné à accueillir les cérémonies d’ouverture et de fermeture des Jeux, sera terminé à la fin du mois de décembre. Son coût initial a presque doublé et se chiffre à 760 M$, il coûte la même somme que le stade de 80 000 places construit à Londres.
Pour Roman, les Jeux ont eu un impact négatif. «Nous avions une belle et grande maison, avec un jardin où nous faisions pousser des poires et des pommes, se rappelle-t-il. Maintenant, à Nekrasovka, nous avons quelque chose de trois fois plus petit».
«Notre nouvelle maison a été mal construite. La pluie nous a inondés récemment, et la moisissure grimpe aux murs.» Roman prend une marche de 30 minutes pour rejoindre le littoral : «Un bateau transportant la flamme olympique au stade va arriver ici. Maintenant, il n’y a qu’une clôture – une clôture ‘‘olympique’’, gardée par des chiens».
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La moitié des 51 G$ alloués aux Jeux auraient été détournés par la corruption. «Le prix de Sotchi devrait être de 24 G$ – soit le double de la somme initialement annoncée par M. Poutine. Le reste – 26 G$ – a disparu en détournements de fonds et en pots-de-vin.»
Mais certains ne se plaignent pas. La famille Smirnov est heureuse avec sa nouvelle maison à trois étages dans Nekrasovka. «Nous sommes huit à vivre ici, trois générations de Smirnov sous le même toit, s’extasie le chef de la famille, Alexeï. Nous avons l’eau chaude et l’électricité. La seule chose qui nous manque, c’est la vue sur la mer.»
«Mais nous ne pouvons pas nous plaindre. Au début, il voulait nous déménager dans les montagnes. Nous avons rencontré le maire et nous avons atterri à Nekrasovka. Nous sommes heureux. Après tout, ça pourrait être bien pire…»
Roman croit que la peur rend les gens conciliants. «Personne ne se plaindra – les gens sont apeurés, explique-t-il. Certains sont convaincus qu’ils nous ont fait une faveur. Ils se portent volontaires pour les Jeux et disent que tout le monde devrait participer. Mais nous refusons. Et je sais que plusieurs ont accepté parce qu’ils ont peur.»
- Quand. Jeux d’hiver : du 7 au 23 février; Jeux paralympiques : du 7 au 17 mars.
- Ville-hôte. Sotchi, une station balnéaire dans le territoire de Krasnodar Krai, au nord de la frontière russe avec la Géorgie, bordée par la mer Noire et proche des montagnes caucasiennes. La grande région de Sotchi s’étend sur 145 km au bord de la mer et est une des plus longues villes d’Europe. Il fait en moyenne 10 °C en février, mais les compétitions de ski auront lieu en montagne, là où il fait plus froid.
- Controverses. Certains ont appelé au boycott des Jeux en raison de la répression menée par le gouvernement russe contre la communauté LGBT et de l’asile politique accordé à Edward Snowden. Le coût estimé des Jeux est de 51 G$, et les critiques accusent des entrepreneurs corrompus d’avoir détourné la moitié de ce montant.
«Il y a tellement de clôtures à Sotchi, c’est comme un rideau de fer»
«Une vieille usine de poissons devait être détruite pour faire place à un hôtel, dit Anna Timokhina. Une autre possibilité était la construction d’un parc aquatique sur le site. Mais les propriétaires de l’usine n’ont pas été en mesure de prendre une décision. Maintenant, un édifice délabré se dresse sur le terrain. Et pour ne pas choquer les visiteurs, il est clôturé, caché au regard public.
Les clôtures demeurent le principal symbole des Jeux de Sotchi. Il y en a partout. Elles entourent tous les édifices incomplets. Dans la majorité des cas, il n’y a rien d’autre que ce rideau de fer temporaire.
«Ils nous ont forcés à partir, mais ils ne construisent rien.»
«Mon beau-père a pris possession de cette terre en 1946, raconte Nina Aramanyan. Après avoir servi pendant la Deuxième Guerre mondiale, il y a construit sa maison.»
La terre dont a hérité Nina est tombée sous la fameuse «loi olympique 310», qui autorise les tribunaux à saisir des propriétés «pour la nécessité des Olympiques».
Nous avons demandé un réexamen de notre dossier. Aucune route et aucun édifice liés aux Jeux ne sont construits près de notre maison. Mais apparemment, quelqu’un voulait notre terre…»
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Vox pop
- «Je suis sûr à 99 % que tout sera prêt à temps. Je suis moi-même impliqué dans la construction du Village olympique. Les endroits qui ne seront pas terminés, nous les couvrirons de belles bannières. Mais toutes ces installations deviendront rapidement désuètes : une fois les Olympiques terminés, tout le monde quittera ces immeubles coûteux qui deviendront des ruines.» – Savo Rikonevich, 36 ans, ouvrier
- «Nous avons un casse-tête de plus à cause des Olympiques. Ceux qui ont eu une nouvelle maison doivent obtenir un nouveau permis de résidence auprès des autorités locales. Les files d’attente pour l’avoir sont insensées, des firmes privées vendent des permis 430 $ par personne. J’ai donc dû débourser plus de 1 700 $ pour que ma famille dorme paisiblement pendant les Olympiques!» – Svetlana Galadze, 43 ans, propriétaire d’une boutique souvenir
