Entrevue de CNN avec Mohammed el-Baradeï, leader de l’opposition égyptienne, récipiendaire du prix Nobel de la paix et ex-directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
Que pensez-vous des changements imposés par le président Moubarak, qui a annoncé samedi la nomination d’Omar Souleimane comme vice-président et celle d’un autre militaire de haut rang (l’ancien ministre de l’aviation) comme premier ministre?
Je pense que c’est une tentative désespérée de Moubarak pour rester au pouvoir. Je crois qu’il est clair pour tout le monde en Égypte que Moubarak doit démissionner immédiatement, et c’est non négociable pour les Égyptiens. S’il veut sauver sa peau, s’il a un iota de patriotisme, je lui conseille de quitter dès maintenant et de sauver le pays.
Imaginons que Moubarak démissionne. Comment imaginez-vous la suite des événements?
La première étape serait d’instaurer une période de transition avec un gouvernement de salut et d’unité nationales, qui paverait la voie à une nouvelle Constitution et à des élections libres et équitables. Ce sont trois pierres angulaires sur lesquelles s’entendent les Égyptiens.
On se livre à des spéculations entourant l’armée, qui approuverait les changements de Moubarak et qui aurait en fait pris le contrôle du pays…
Je ne crois pas que l’armée ait pris le contrôle du pays. Si vous regardez attentivement, il y a un demi-million de personnes dans les rues, au Caire et à Alexandrie. Je souhaite aussi rester en contact avec l’armée. Nous avons besoin de traÂvailler ensemble. L’armée fait partie de la vie en Égypte, et tous les citoyens ont le plus grand respect pour elle. Nous devrons travailler main dans la main.
Le président américain Obama a demandé au président égyptien Moubarak de réaliser ses promesses de changement et d’instaurer la démocratie en Égypte. Voulez-vous qu’il en fasse plus?
Évidemment. J’ai le plus grand respect pour le président Obama en tant que personne. J’ai travaillé avec lui quand j’étais à la tête de l’AIEA. J’ai beaucoup d’admiration pour lui. Mais je vous le dis, honnêtement, en tant qu’ami des États-Unis, que votre politique actuelle est un échec qui a de gros effets en Égypte.?
Les gens ont besoin de voir que vous passez de la parole aux actes, et ils ont besoin de comprendre et de croire que vous êtes sérieux lorsque vous parlez de démocratie, d’état de droit et de liberté. Laissez-moi vous donner un conseil honnête. Votre politique actuelle n’a aucune crédibilité en Égypte. Je suis un ami des États-Unis, quelqu’un qui y a vécu et y a travaillé 15 ans. J’aimerais vraiment voir une Égypte démocratique, qui aurait une relation amicale avec votre pays.
Une des appréhensions qui hantent les Américains est la révolution iranienne de 1979, où un dictateur proaméricain a été remplacé par un régime bien pire, qui a menacé la stabilité de la région entière. Les gens craignent les Frères musulmans. Croyez-vous que l’Égypte post-Moubarak évitera une montée des islamistes?
J’y crois fermement. C’est un mythe de croire, comme l’a laissé entendre le régime Moubarak, qu’il n’y a que deux solutions de rechange : soit lui, un dictateur impitoyable, soit des groupes du genre d’Al-Qaïda. Les Frères musulmans n’ont rien à voir avec le modèle iranien ni avec l’extrémisme observé en Afghanistan et ailleurs. Certes, c’est un groupe religieux conservateur, mais il est minoritaire en Égypte. Les Frères ne représentent pas la majorité de la population égyptienne. Leur influence et leur crédibilité viennent du fait que les oppositions libérales ont été étouffées pendant 30 ans.
Ils sont favorables à l’inscription dans la Constitution de l’égalité de droits et de devoirs de chaque Égyptien, et d’une séparation de l’État et de la religion. Je leur ai tendu la main. Nous devons les inclure, car ils font partie de la société égyptienne.
Avez-vous pris contact avec l’armée?
Pas encore. La situation évolue à une vitesse folle sur le terrain. Aujourd’hui, il y a eu des demandes fusant de toute la société civile – de la gauche, de la droite et du centre – me mandatant de travailler avec elle, de rencontrer l’armée, de consulter tous les acteurs en Égypte et à l’étranger, afin d’assurer un transition en douceur.
Si les Frères musulmans intégraient un gouvernement déÂmocratique, l’Égypte resterait-elle en paix avec Israël?
La paix au Moyen-Orient est un problème que personne ne veut résoudre en faisant la guerre. Pour être crédibles, nous avons besoin d’une politique équitable envers les Palestiniens, c’est là toute la question. Nous aurons la même réaction en démocratie que sous Moubarak. Les gens pensent que les Palestiniens sont traités de façon inéquitable, qu’il y a une sorte de double discours à leur endroit et cela va continuer.
Seriez-vous prêt à servir comme président ou président par intérim, si Moubarak cédait sa place?
Je suis prêt à faire tout en mon pouvoir pour sauver mon pays. Mais ce n’est pas ma priorité, vous savez. Je m’intéresse grandement aux problèmes globaux, comme les droits humains, les injustices, le contrôle des armes, et je continue à être actif dans ces domaines. Si mon peuple, le peuple égyptien, veut que je serve de pont entre l’autoritarisme et la démocratie, je ne vais pas le laisser tomber. Je lui dois bien cela.
Jour 7
Voici les principaux événements qui ont marqué hier, le septième jour
du soulèvement populaire en Égypte.
- L’armée a mis en garde contre tout acte de nature à «déstabiliser la sécurité du pays» dans un message diffusé à la télévision. Elle a toutefois assuré qu’elle n’utiliserait pas la force contre le peuple.
- Le président Moubarak a nommé un nouveau gouvernement en remplacement de celui qu’il a dissous samedi. Principal élément marquant de cette nouvelle équipe, la nomination au poste de ministre de l’Intérieur de l’ancien général de la police Mahmoud Wagdi, à la place de Habib el-Adly, honni par la population pour la répression sanglante de la révolte populaire.
- L’annonce de ce nouveau gouvernement a été accueillie par les protestations des milliers de manifestants rassemblés sur la place Tahrir, dans le centre du Caire, où se concentre le mouvement de contestaÂtion pour la septième journée consécutive.
- Les banques, les écoles et la Bourse du Caire étaient fermées pour la deuxième journée consécutive et l’internet, coupé depuis vendredi, était toujours inaccessible. Les trains ont par ailleurs cessé de circuler, signe que le gouvernement cherche à empêcher les habitants des provinces de venir manifester dans la capitale.
- L’aéroport international du Caire était le théâtre de scènes de chaos, des milliers d’étrangers tentant de quitter le pays.
- Des soldats ont arrêté une cinquantaine de pillards qui tentaient d’entrer dans le Musée national égyptien, au Caire, pour y dérober des trésors archéologiques.