Depuis 2001, l’esclavage et la traite négrière sont considérés en France comme un crime contre l’humanité. Mais en Guadeloupe, 171 ans après son abolition, les traces de cette période sombre restent encore vives.
Dans la commune de Petit Canal, au nord-est de l’archipel, subsiste un énorme escalier de 56 marches où se déroulaient les ventes aux enchères. Après une pénible traversée de un à trois mois (15 % ne survivaient pas au voyage), les esclaves en provenance d’Afrique étaient lavés et placés sur le fameux escalier pour les enchères. «Le prix dépendait globalement de l’ethnie, des caractéristiques morphologiques et de leur rareté», explique Daneige Patini, membre de l’Association de défense du patrimoine. En bas de l’escalier, la plaque indiquant l’emplacement des «Congos».
En haut, celles des Peuls et des Bamilékés, considérés comme ayant plus de valeur par les maîtres des plantations de canne à sucre, de tabac ou de coton. Une fois achetés, les esclaves noirs recevaient les tâches les plus ingrates dans les champs. D’où leur surnom de «nègres de jardin». Les esclaves créoles nés sur place, appelés aussi «nègres à talent», occupaient généralement des fonctions plus valorisées, comme charpentier ou menuisier.
Selon les données les plus conservatrices, les pays européens ont déporté dans leurs colonies respectives au moins 12 à 15 millions d’esclaves. Plus de 170 ans après la fin de l’esclavage, les relations entre blancs, noirs et métis restent tendues en Guadeloupe. Derrière les manifestations de 2009 contre la vie chère, on retrouve ainsi le mouvement LKP (Liyannaj Kont la Pwofitasyon, Unification contre l’exploitation), un mouvement indépendantiste qui clame que la France continue d’agir en colonisateur, car elle détient les principaux pouvoirs en Guadeloupe.
«Comme par hasard, le grand patron reste presque toujours un blanc», lance Daneige Patini pour résumer le sentiment d’une bonne partie de la population de couleur. Mais pour bien des blancs installés en Guadeloupe, ces revendications du LKP comportent une bonne dose de récupération politique.
Si cette révolte a fait ressortir de vieux démons, c’est parce que l’expérience de l’esclavage ne s’est pas complètement effacée, selon Myriam Cottias, directrice du Centre international de recherche sur les esclavages, à Paris. «Il y a encore beaucoup de réticences à considérer que l’esclavage fait partie de l’histoire de France. Or, quand une histoire ne s’est pas assez dite, elle continue de vous lester les pieds», illustre-t-elle.
En France, l’histoire de l’esclavage ne fait officiellement partie du programme d’enseignement que depuis 2002 au primaire et 2008 au secondaire.
Le Code Noir
Dans les Antilles françaises, c’est le Code Noir, édicté en 1685, qui régissait la vie des esclaves.
- Considérés comme des biens meubles (au même titre qu’une marchandise), ils devaient travailler gratuitement pour leurs maîtres en échange d’un peu de nourriture et de quelques vêtements.
- À moins d’être affranchis, ils ne pouvaient s’évader : pratiquer le marronnage, c’est risquer de se faire couper les oreilles pour la première incartade de plus d’un mois, se faire couper le tendon d’Achille à la deuxième et se faire exécuter à la troisième, raconte Gilles Gauvin dans son livre l’Abécédaire de l’esclavage des noirs.
- Le Philanthrope fut le dernier navire négrier à accoster dans les Antilles françaises. C’était en 1840, huit ans avant la deuxième abolition de l’esclavage. Il avait été aboli une première fois en 1794 avant d’être rétabli en 1802 par Napoléon.