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La Thaïlande à la croisée des chemins

Notre collaboratrice est actuellement en Thaïlande.

Chaiwat Bunnag est professeur d’histoire retraité, vice-directeur du Women and Youth Studies Program de l’université Thammasat, à Bangkok, et auteur d’une thèse sur Les coups d’État militaires dans le contexte historique et politique thaïlandais (1932-1981).

Quarante-deux partis politiques présentent des candidats pour cette élection, mais les deux courants politiques principaux sont ceux qu’on appelle les chemises jaunes et les chemises rouges. Qui sont-ils?

Les chemises jaunes rassemblent des intellec­tuels, des hommes d’affai­res, des royalistes [la Thaïlande est une monarchie constitu­tionnelle depuis 1932] et une partie de la classe moyenne. Les chemises jaunes sont surtout concentrées dans le sud du pays et à Bangkok. Elles ont soutenu la coalition dirigée par le Parti démocrate, actuellement au pouvoir.

Le mouvement des chemises rouges a été initié par Taksin Shinawatra, ancien premier ministre du pays renversé par un coup d’État en 2006. C’est un homme d’affaires qui a su mobiliser les masses, les anciens communistes, mais aussi des hommes d’affaires. Les rouges sont populaires dans le nord et le nord-est du pays, où vivent des populations rurales plus pauvres. Elles sont aujourd’hui représentées par le parti Pheu Thaï, dirigé par la sœur de Taksin, Yingluck Shinawatra.


Le Pheu Thaï (rouge) domine les sondages. Peut-on prévoir une victoire écrasante?

Non. La nouvelle Constitution [promulguée en 2007] donne plus de chance aux petits partis. Plusieurs chemises jaunes déçues par le gouvernement démocrate se sont aussi regroupées autour du mouvement des No Vote, qui invite les électeurs à inscrire «non» sur le bulletin de vote. Le prochain parti au pouvoir sera celui qui réussira à négocier une coalition, comme cela se fait en Allemagne.


Les manifestations comme celles de 2010, qui ont fait 91 morts peuvent-elles se répéter à l’issue de cette élection?

Je ne crois pas. Nous avons tiré des leçons. Je crois que le débat se déplacera cette fois dans les médias plutôt que dans la rue. Les rouges ont vu que le gouverne­ment n’avait pas cédé et ils ont compris que les événements de l’année dernière sont inadmissibles pour les Thaïlandais. Quant aux jaunes, le moment n’est pas opportun – ils sont divisés.


Depuis cinq ans, le pays est agité. Il y a eu le coup d’État de 2006, les manifestations des jaunes en 2008 et celles des rouges en 2009 et 2010. Cette division de la société politique est-elle récente?

L’histoire de la Thaïlande a longtemps été dominée par la dictature militaire. Mais nous vivons maintenant une nouvelle situation politique. Auparavant, le consentement de la nation était unanime. Les règles du jeu se faisaient dans les hautes sphères de la société. Aujourd’hui, le peuple commence à intégrer la vie politique. Des contradictions existent et nous devons apprendre à vivre avec. Nous vivons un passage nécessaire très important pour atteindre la maturité politique. C’est encore un peu maladroit, mais je ne suis pas pessimiste pour l’avenir de la Thaïlande.

Entre espoir et désillusion
Phu travaille au bureau de poste de Bangkok Noi. Âgé de 38 ans et originaire du nord-est du pays, il paraît détendu, mais ne souhaite pas mentionner son nom de famille. «Je travaille pour le gouvernement, mais je vote pour l’opposition [les chemises rouges]», explique-t-il tout en s’empressant de préciser qu’il est un modéré. Selon lui, des émeutes ne sont pas à craindre à l’issue des élec­tions. «Les gens ne veulent pas de problème», dit-il. Pourtant, si la Cour constitution­nelle devait départager les voix au terme d’un scrutin serré et favoriser de nou­veau une coalition des jaunes, cela attiserait la colère des rouges. «J’espère seule­ment que le prochain gouver­nement – qui, selon lui, sera rouge – s’occupera de l’écono­mie», indique Phu.

Le Dr Visanu Supproong, lui, n’attend plus rien des candidats. L’homme, d’une famille démocrate de père en fil, a rejoint le mouvement des No Vote. « Nous voulons de nou­veaux hommes politiques et en finir avec la corruption, dit ce Thaïlandais de 56 ans rencontré dans un rassemblement du mouvement entre les stands de nourriture et de massage thaïlandais. Nous sommes un mouvement citoyen et nous souhaitons envoyer le message que nous en avons assez.»

L’abstention de nom­breuses chemises jaunes risque toutefois de profiter aux rouges, en avance dans les sondages. «Si les rouges sont élus, nous ne contesterons pas, dit le Dr Visanu. Mais si Taksin [qui est accusé de corruption] revient au pays, il devra faire face à la justice.» Les jaunes craignent d’ailleurs qu’advenant une victoire du Pheu Thai, Taksin soit amnistié, ce qui met­trait le feu aux poudres.

Contexte troublé

    2006 : Coup d’État de l’armée contre Taksin et les chemises rouges au pouvoir.

    2007 : Élections générales, réélection de l’entourage de Taksin.

    2008 : Manifestations des chemises jaunes contre les alliés de Taksin. La Cour constitutionnelle dissout le parlement et autorise une coalition dirigée par Abhisit Vejjajuva, premier ministre actuel soutenu par les chemises jaunes.

    2009 : Manifestations des chemises rouges exigeant la tenue d’élections.

   Mars à mai 2010 : manifestations violentes des chemises rouges qui ont fait 91 morts.

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