L’homme le plus puissant du sport veut éliminer la corruption. Le président du Comité international olympique, Jacques Rogge, tient à la transparence. Et il souhaite plus que jamais s’attaquer au dopage. Métro s’est entretenu avec lui.
Avec ses lunettes discrètes et son discours modéré, Jacques Rogge n’est
pas le plus flamboyant des hommes. Ce chirurgien belge, ancien olympien
en yacht, a reçu Métro dans les locaux du Comité international
olympique (CIO) à Lausanne, en Suisse.
La vente des billets pour les Jeux de Londres a été extraordinaire. Mais
vous avez soulevé des questions au sujet des paris illégaux et des
matchs truqués. Pouvons-nous être certains que les résultats olympiques
sont justes?
Nous avons une unité d’observation spéciale, qui était à l’œuvre à
Beijing (2008) et à Vancouver (2010), qui va scruter tous les teneurs de
paris. Dès qu’il y aura quelque chose de suspect, l’unité nous en fera
part. Des experts surveilleront aussi tous les matchs pour voir si
quelque chose d’inhabituel s’y produit. Nous travaillerons avec les
entreprises de paris pour leur donner la possibilité de geler les
montants d’argent si un match est suspect. À Vancouver et à Beijing, rien de suspect ne s’est produit; alors, j’espère que ce sera la même chose à Londres. Notre équipe sera aux aguets.
Le pari illégal dans le sport est très répandu, et le crime organisé en
profite énormément. C’est une menace sérieuse pour le sport?
Avec le dopage, c’est la plus grande menace. Presque chaque jour nous
entendons des histoires sur des arrestations de gens impliqués dans les
paris illégaux. Même dans mon pays, la Belgique, il y a eu une histoire
dans la deuxième division de soccer. En Allemagne, en Italie, en
Turquie, à Singapour ou
en Corée, les paris illégaux sont partout.
Qui doit s’attaquer à ce fléau?
Plusieurs pays ont voté des lois contre les paris illégaux, et les
gouvernements travaillent avec la police, les mouvements sportifs et les
comités olympiques pour s’attaquer au problème. Les fédérations
sportives doivent montrer du doigt les pratiques douteuses. Ensuite
viendra la deuxième étape : l’appui des gouvernements. Seuls les
gouvernements peuvent placer des téléphones sur écoute, émettre des
mandats d’arrêt, fouiller des bagages et infiltrer des réseaux
criminels.
Dans un sens, c’est le CIO contre la mafia. Pouvez-vous l’emporter?
Oui. Ce n’est pas très différent des stéroïdes anabolisants, qui sont aujourd’hui fournis par
les gangs criminels. Nous travaillons avec les corps policiers dans ce
dossier. Si nous trouvons des stéroïdes anabolisants ou des amphétamines au cours d’un contrôle
antidopage, nous tentons de trouver qui les a fournis à l’athlète.
L’athlète n’agit jamais seul. Il ou elle reçoit la substance de
quelqu’un et est conseillé par quelqu’un, plus souvent qu’autrement par
un médecin sans éthique. Ensuite, il y a toute la question de la collaboration entre le monde du sport et les
gouvernements. Ce n’est pas facile, mais nous travaillons là-dessus.
Pourrait-on comparer les paris illégaux au cancer?
En tant que chirurgien, je peux vous dire que vous pouvez vaincre le
cancer, mais que vous ne viendrez jamais à bout du dopage et des paris
illégaux. Il s’agit de criminalité, et le monde ne se sortira jamais de
la criminalité. Le dopage et les paris illégaux sont de graves maladies
pour le sport, et nous faisons de notre mieux pour les combattre.
Pourquoi est-ce si compliqué d’être propre dans le sport?
La corruption et l’argent sont liés. Et il y a beaucoup d’argent en jeu
dans le sport. Le CIO a payé le prix fort après l’épisode de corruption
de Salt Lake City. Depuis, nous avons instauré une politique de
tolérance zéro et un code de conduite ferme. Nous avons mis sur pied un
comité de l’éthique. Et nous n’avons pas hésité à montrer la porte à
certains quand c’était nécessaire. Onze personnes ont été chassées en
1998 et en 1999. Une fois de temps en temps, nous découvrons des choses
et des personnes sont expulsées ou suspendues.
Y aurait-il de meilleures façons de s’attaquer au dopage que celles préconisés actuellement?
Nous éduquons les athlètes à propos du dopage et des paris illégaux. Les
Jeux olympiques de la jeunesse s’ouvriront sous peu [le 13 janvier à
Innsbruck] et l’éducation des athlètes de 15 à 18 ans qui s’y trouveront
est une priorité. Mais au delà de l’éducation, bien sûr, il faut
réaliser des tests et punir les fautifs.
Est-ce que la manipulation génétique est une menace?
Oui, mais nous avons développé un test qui est presque prêt.
Aujourd’hui, il n’existe aucune preuve que le dopage génétique existe,
mais ça pourrait être une réalité dans 5 ou 10 ans. Les tests de
dépistage seront prêts d’ici là.
Avez-vous parfois l’impression de vous battre en vain?
Non. Je regarde la situation comme un chirurgien. Vous savez que la
maladie va demeurer et que d’autres personnes en seront affectées. Vous
pouvez traiter une personne, mais le jour suivant, une nouvelle
contractera la maladie, et puis une autre. Mais vous ne pouvez baisser
les bras. Vous êtes là pour aider les autres. Je suis là pour régler des
problèmes.
L’avis de Jacques Rogge
La sécurité aux Jeux
«Le détournement d’un avion pendant les Jeux est un des scénarios qui
ont été étudiés par les services de sécurité. Si vous voulez présenter
des Jeux olympiques sécuritaires, vous devez étudier toutes les
stratégies que les terroristes pourraient utiliser. Depuis le 11
septembre 2001, nous vivons dans un monde où la sécurité a pris une
grande importance. Regardez la sécurité dans les aéroports : vous devez enlever vos souliers et votre ceinture et vous ne
pouvez apporter de liquides. Nous l’acceptons puisque nous acceptons le
fait que notre sécurité doit être protégée.»
Les nouveaux sports
«Quand nous ajoutons un sport, nous regardons toujours de quelle façon
il s’intègre au reste du programme olympique. Il doit y avoir un
équilibre entre les sports d’équipe et les sports individuels et un
équilibre entre les sports de combat, de raquette et aquatiques, par
exemple. Ensuite, nous étudions une série de critè-res, dont le plus
important est l’universalité : est-ce un sport qui est pratiqué sur
toute la planète? Puis, il faut voir si c’est un sport coûteux pour
l’organisation et les infrastructures, et si c’est un sport dangereux.
Finalement, il faut savoir comment le sport vivra à la télévision.»
Le sport pour sauver le monde
«Les sports peuvent assurer la paix et même maintenir la paix. Ça rapproche les gens et ça
amène le respect. Mais on ne peut pas demander aux sportifs de faire ce
que des générations de politiciens et de diplomates n’ont pas réussi à accomplir.»
Le village olympique
«Quand je mange au village olympique, les jeunes athlètes viennent me voir et me disent que les chambres devraient être plus grandes ou que les moyens de transport devraient être plus effica-ces. Mais le message qui revient le plus souvent est : «SVP, continuez de vous battre contre le dopage.»