Un an après que le printemps arabe eut chassé son premier dictateur, Métro discute avec Rached Ghannouchi, «le parrain du nouvel islamisme moyen-oriental».
Les gens le surnomment «le parrain du nouvel islamisme moyen-oriental». Rached Ghannouchi, président du parti Ennahda qui a remporté les premières élections libres en Tunisie en octobre dernier, a été l’un des fers de lance du printemps arabe. Après avoir été emprisonné et forcé à l’exil par l’ex-président Ben Ali il y a 20 ans, Ghannouchi a fait un retour triomphal dans son pays au début de 2011, après la chute du dictateur. Métro l’a rencontré dans les bureaux d’Ennahda, à Tunis.
Le parti Ennahda a été banni sous le président Ben Ali. Vous attendiez-vous à ce que les Tunisiens votent pour votre formation politique lors des élections?
J’ai toujours cru que notre parti remporterait les élections une fois la dictature tombée. Nous avions obtenu une majorité lors des élections de 1989, mais le régime avait trafiqué les résultats et avait choisi d’éliminer notre mouvement. Rien ne me convaincra que les Tunisiens ont changé d’idée depuis.
Comment entrevoyez-vous l’avenir du Proche-Orient après le printemps arabe?
Je suis très fier du fait que les Tunisiens aient lancé le mouvement. En un an, nous avons vu cinq révolutions et la majorité d’entre elles ont porté fruit. Cette vague s’étendra et influencera tout le monde arabe, les pays musulmans et même le reste du monde. Le monde musulman sera dirigé par des partis islamistes. Des partis qui sont contre l’extrémisme et le terrorisme.
Les Occidentaux vont ressentir les effets de cette vague?
Absolument. Le printemps arabe a permis aux gens de poser un regard différent sur l’islam. Avant, on faisait un lien avec le terrorisme. Aujourd’hui, on fait davantage le lien avec la révolution, la démocratie, les droits humains et la justice.
Les Occidentaux avaient simplement mal compris l’islam?
Je crois que le monde a découvert que l’islam pouvait aller de pair avec la modernité et les droits humains. Lors des élections en Tunisie, au Maroc et en Égypte, les islamistes modérés ont remporté la majorité des suffrages. Malgré tout, de nombreuses personnes sont restées sur leurs vieilles positions. La plupart des médias véhiculent encore l’idée que l’islam est une menace pour la démocratie, les droits humains et la modernité. Avec le temps, nous convaincrons ces personnes aussi.
Quel regard posez-vous sur la situation en Égypte?
Les Frères musulmans ont remporté la dernière phase des élections parlementaires et je suis certain que l’armée va céder le pouvoir. La politique est plus complexe en Égypte qu’en Tunisie. Mais je n’ai aucun doute que les Égyptiens vont, une fois pour toutes, réussir à remplacer leur régime autoritaire par une démocratie. Et je sais que les forces armées voudront éviter un bain de sang.
Comment comptez-vous enrayer l’extrémisme dans le monde musulman?
L’extrémisme et le terrorisme sont de véritables menaces pour l’islam et le monde musulman. La plupart des victimes des extrémistes musulmans sont des musulmans!
Mais comment s’assurer que les jeunes ne soient pas aspirés dans des réseaux extrémistes?
Le terrorisme est le fruit des dictatures. Par exemple, les graines du terrorisme en Égypte ont été semées dans les prisons de Moubarrak. Une fois les dictatures tombées, nous ne verrons plus ce genre de phénomène.
Certains craignent que votre gouvernement ne limite les droits accordés aux femmes. Est-ce le cas?
Des 49 femmes nouvellement élues, 42 sont de notre parti. Notre gouvernement ne touchera pas aux lois tunisiennes qui donnent des droits aux femmes. Dieu a créé l’homme et la femme. Nous sommes égaux. Porter le voile ou pas, c’est la décision de chaque femme, de la même façon que chacune décide de boire ou de manger. L’État n’a aucune raison d’intervenir.
- Biographie
Âge: 70 ans
Passé: Il a cofondé Ennahda en 1981. Le parti a officiellement remporté 17 % des voix aux élections de 1989, mais le vrai résultat serait plus près de 35 %. Ghannouchi a été emprisonné et forcé à l’exil.
Retour: Il est revenu en Tunisie après la chute de Ben Ali. Il a été à la tête du mouvement islamiste lors du printemps arabe.
Anecdote: Il possède la page Facebook la plus populaire en Tunisie, avec 190 000 abonnés.