Quelle chance merveilleuse j’ai eu de te rencontrer il y a 20 ans, Michel Chartrand, et d’être devenu ton ami intime. Ce fut le coup de foudre entre nous. Tu fus définitivement mon mentor et ma source d’inspiration. Ensemble, nous avons donné plusieurs conférences à des groupes communautaires et à des syndicats, et aussi fait la fête! Quel immense plaisir ce fut alors pour moi de te côtoyer. Les gens se souviennent de ton bouillant caractère, mais tu étais plutôt un sage qui nous éclairait. Et tes colères justifiées découlaient de ton indignation et de ton mépris pour l’exploitation.
Tu en avais contre le démantèlement de nos acquis sociaux, pour lesquels tu t’étais toujours battu héroïquement, quitte à être emprisonné. Devant tant d’inégalités et de pauvreté, faut dire qu’il y avait vraiment matière à s’indigner. C’était la colère du juste.
Michel, même si tu étais un homme d’une grande culture, tant artistique qu’économique, tu étais d’une simplicité déconcertante. Jamais tu n’as joué à l’important malgré ta renommée et tes innombrables réalisations. Jamais tu n’as étalé tes connaissances grandioses pour épater la galerie.
Tu avais un humour incroyable, qui me rendait jaloux. Combien de fois j’ai été plié en quatre, comme quand tu taquinais ta conjointe des dernières années, Colette Legendre. C’était toutefois moins drôle quand j’étais la cible de tes «attaques», comme quand tu me disais : «Léo, vas-tu falloir que je te fasse un deux colonnes pour que tu comprennes?» Et Colette d’ajouter : «Non Michel, fais-lui un sept colonnes.»
Michel, tu n’avais pas peur d’affirmer que tu étais socialiste. Comme moi, tu étais croyant et, selon mon humble avis, quiconque est chrétien est socialiste. Merci d’avoir été authentique et de ne jamais t’être fait récupérer par le pouvoir, l’argent ou la gloire, toi qui pourtant vivais à peine au-dessus du seuil de pauvreté. ÂJ’aimerais te faire part de quelques regrets. Tu te souviens les fois où on a joué aux cartes, au Romain 500, en fumant un cigare et en buvant un rhum cubain? Je te battais régulièrement! Au ciel, je te promets que je vais te laisser gagner. Pas souvent, mais une partie à l’occasion. De mon côté, Michel, je te pardonne, car avant de te connaître, je n’avais jamais sacré et j’avais un caractère en or. Toi, tu sacrais, alors que moi, je tenais des propos religieux. C’est pas pareil. De toute façon, Michel, c’est pas ben grave, car je compense amplement ces petits «irritants» par de gros défauts, comme d’être taxé, comme toi, de dinosaure, de caricatural, d’hurluberlu et de «communiste». Quels beaux compliments, n’est-ce pas Michel, venant de tu sais qui?
Michel, que ma fille Martine appelait «Mimi» (toi, tu l’appelais «l’ineffable garce»), que j’appelais «ma belle petite crotte d’amour» et que j’embrassais à chacune de nos rencontres, tu ne sais pas à quel point, déjà, tu me manques terriblement. Je me souviens comme si c’était hier de la fois où, à 80 ans, tu avais gentiment dit à ma fille de 20 ans : «Ah Martine, si j’avais 20 ans de moins…» Et ma fille de répondre : «Non, Mimi, 40 ans de moins!» Tu t’étais esclaffé… et nous aussi!
Je ne peux me faire à ton départ, au fait que tu ne seras plus là pour nous motiver à en faire toujours plus pour notre prochain. C’est bien d’avoir la passion d’aimer ses proches, mais toi, tu allais au-delà de ça et tu avais la passion de la compassion pour autrui. Ce qui me console et ramène ma joie est ma foi chrétienne, la même que la tienne. Ce n’est qu’un au revoir, mon frère.