Certains diagnostiquent des tumeurs chez les enfants. D’autres développent des éclairages à diode électroluminescente. Vingt ans après la fin de la Guerre froide, les scientifiques soviétiques qui Å“uvraient à la création d’armes nucléaires prouvent que leur talent peut servir à des fins pratiques… et pacifiques.
Il y a vingt ans, des dizaines de milliers de personnes habitaient la ville russe d’Arzamas-16, à plus de 350 kilomètres à l’est de Moscou. Officiellement, cette ville n’existait pas. Mais officieusement, ses habitants étaient derrière l’arsenal nucléaire de l’Union soviétique. «Arzamas-16 était l’une des 10 villes fermées de l’URSS où l’on concevait des armes nucléaires 24 heures sur 24», explique Raphael Della Ratta, directeur de projet pour le Partenariat pour la sécurité mondiale, un organisme qui s’affaire à diminuer les dangers liés aux armes de destruction massive.
«Les gens habitaient dans ces villes et y passaient parfois toute leur vie. Plusieurs avaient des connaissances très poussées, poursuit M. Della Ratta. Les villes étaient isolées, mais les conditions de vie y étaient excellentes parce que les résidants participaient aux efforts nationaux de sécurité.» Quand la Guerre froide s’est terminée, l’armée d’experts nucléaires a frappé un mur. Les spécialistes en arme nucléaire ont perdu pour la plupart leur emploi et leur qualité de vie. Le gouvernement a alors craint un exode de cerveaux. Plusieurs experts pouvaient en effet vendre leur talent à des pays étrangers plus fortunés ou même à des groupes terroristes.
Heureusement pour la communauté internationale, la menace nucléaire d’Al-Qaïda ne s’est pas concrétisée. «Les experts nucléaires étaient, et sont encore, sous haute surveillance, confie Yuri Yudin, un des scientifiques d’Arzamas-16. Ce serait difficile pour eux de voyager vers un État voyou.» «Quelques scientifiques ont dû se tourner vers des emplois insatisfaisants pour eux, comme vendre des chaussures. Ils ne sont pas heureux en Russie, explique Michael Valentine, un directeur au International Science and Technology Center, un organisme intergouvernemental – dont fait partie le Cananda – qui s’affaire à garder les experts du domaine nucléaire soviétiques occupés. Ils voudraient déménager dans un pays plus prospère, pas en Corée du Nord ou en Iran.»
Par exemple, d’anciens travailleurs d’Arzamas-16 – aujourd’hui renommée Sarov – conçoivent des puces d’ordinateurs pour Intel. La Ville de Sarov administre désormais un parc technologique qui se penche sur l’innovation régionale. Mais la reprise économique est difficile pour les 80 000 habitants. «Plus tôt cette année, le président Dimitri Medvedev a visité Sarov et a parlé de pistes pour créer des emplois non liés à la défense, explique Yudin, maintenant à la tête du centre des sciences de la ville. Nous avons des experts en mathématiques ou en informatique, mais personne n’est entrepreneur. Il n’y a pas de vision marketing», conclut-il.
Garder les experts occupés
Quand l’International Science and Technology Center (ISTC) a été fondé en 1992, on devait l’abolir cinq ans plus tard. «La conversion de milliers d’experts nucléaires soviétiques n’est pas une affaire de cinq ans, explique un des directeurs du centre, Michael Valentine. Il y a encore un danger que des experts d’ex-républiques soviétiques comme le Kirghizistan ou le Tadjikistan quittent pour l’étran-ger.» Jusqu’à présent, plus de 73 000 experts ont reçu des bourses de l’ISTC.
Des experts créatifs
Voici quelques nouvelles carrières qu’occupent les experts soviétiques autrefois spécialisés dans le domaine du nucléaire :
- Un ancien institut nucléaire de Saint-Pétersbourg utilise l’expertise de ses membres pour créer des technologies d’éclairage éclairages à diode électroluminescente.
- Une équipe d’anciens experts a conçu une pellicule pour recouvrir les oléoducs qui fait saliver l’industrie pétrolière.
- Une ancienne ville nucléaire, Obnsk, se targue d’être la «meilleure ville au monde» et une destination de rêve pour les compagnies étrangères.
- Au Kirghizistan, des experts des armes de destruction massive ont créé une base de données génétiques qui concerne la flore locale.
- Une équipe du Bélarus a développé une nouvelle méthode pour diagnostiquer le cancer chez les enfants.
De nouveaux emplois
Métro s’est entretenu avec Alexander Nedzved, de l’Académie nationale des sciences, au Bélarus. Le centre a développé une nouvelle méthode pour détecter le cancer chez les enfants.
Comment votre équipe met-elle à profit son expertise de l’époque soviétique?
Les scientifiques ayant travaillé pour l’armée sont très perfectionnés, particulièrement en traitement d’images. Nous avons développé des programmes qui permettent aux médecins de voir la maladie et de déceler des symptômes cachés grâce aux images tomographiques.
Qu’est-ce qui est plus important : travailler pour soigner des enfants malades ou pour créer des armes de destruction massive?
L’accident nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, a amené beaucoup de nouveaux cas de cancers chez les jeunes, ce qui fait que notre travail est plus qu’important. D’un autre côté, les emplois dans le secteur de la défense sont bien plus payants. Ce qui fait que nous perdons des scientifiques qui décident de décrocher un emploi mieux rémunéré.