Collaboration spéciale

Après des décennies d’inertie, la solution de décontamination de l’ancien Technoparc inaugurée l’année dernière, semble efficace. Toutefois plusieurs incertitudes demeurent et, au rythme actuel, il faudra encore plusieurs dizaines d’années d’efforts. Visite du Parc d’entreprises de la Pointe-Saint-Charles, le site (probablement) le plus contaminé de Montréal.

1-Hier.
En prévision de l’Expo 67, où 30 millions de visiteurs sont attendus, les organisateurs construisent, en périphérie des îles, l’autoroute Bonaventure et l’un des plus grands stationnements du monde (25 000 places). Le site choisi est un dépotoir municipal et industriel au sud du quartier Pointe Saint-Charles, entre les ponts Victoria et Champlain. Ouvert depuis 1860, le dépotoir est situé entre le fleuve Saint-Laurent et une énorme cour ferroviaire déjà polluée au diésel. «Comme il fallait vite terminer de remplir le trou et d’asphalter et qu’à l’époque les autorités étaient peu sensibles à l’environnement, on y a laissé déverser des déchets lourds issus des industries pétrolière, chimique et électrique qui se sont notamment débarrassé de leurs boues acides, des vieux condensateurs plein de BPC (un contaminant cancérigène) et des fonds de distillation saturés de mercure», raconte le biologiste Daniel Green.

En 1989, les deux ordres de gouvernement décident de céder le site de 46 hectares à la Ville de Montréal, chargée de le décontaminer et d’y construire le Technoparc, qui héberge notamment les studios Mels. «Pendant 25 ans, malgré de nombreuses plaintes et plusieurs enquêtes médiatiques, qui n’ont pas abouti faute de pouvoir nommer les pollueurs, il ne s’est quasiment rien fait, à part créer un comité et réaliser des études. Donc, jusqu’en 2016, avec le déploiement d’une solution acceptable, ceux qui pêchaient dans le coin ou qui surfaient sur la vague d’Habitat 67 ont certainement été exposés», indique M. Green, qui a passé des centaines d’heures sur place à échantillonner l’eau. Ses résultats? L’eau contaminée qui s’écoulait dans le fleuve dépassait des centaines de milliers de fois les normes.

2-Aujourd’hui
Depuis fin 2016, la société Les Ponts Jacques Cartier et Champlain Incorporée (PJCCI) pense avoir trouvé la solution. À l’ouest du site, une mini usine opérée par Sanexen nettoie tous les 10 jours l’équivalent d’une piscine olympique de jus de poubelles saturé en HAP, en métaux dissouts et en azote ammoniacal qui nuisent aux poissons. «À l’entrée, l’eau contient environ 45mg d’azote ammoniacal par litre (pointes à 70mg/L), soit environ quatre fois la norme. Après les différents traitements (oxydation pour retirer le fer, filtre au sable, filtre au charbon, bactéries pour transformer les nitrites en nitrates), on enlève environ 1000 litres de boues contaminées par semaine et on est capable de retourner une eau propre dans le fleuve», explique Stéphane Vaquette, ingénieur chez PJCCI.

À l’est du site, où se trouve l’essentiel de la pollution chimique, un mur souterrain de 1,2 km a été construit sur huit mètres de profondeur pour empêcher la pollution de migrer vers le fleuve. En tout, 127 puits permettent de retenir et de pomper chaque mois environ 10 000 litres d’eau contaminée contenant en moyenne 160 litres de diésel ayant une concentration en BPC de 250ug/l, soit 4 millions de fois plus que la norme de rejet des eaux dans le fleuve. Daniel Green reste toutefois sceptique. «Les observations réalisées dans le cadre de la décontamination des lagunes de Mercier montrent que les BPC notamment, peuvent se séparer du diésel, devenir plus dense et couler au fond de l’eau, leur permettant ainsi de passer sous un mur flottant», dit-il. La PJCCI assure que les études de caractérisation effectuées sur le site ne montrent pas un tel scénario, mais M. Green souligne que les autorités compétentes ne font aucun échantillonnage officiel de l’eau du fleuve pour s’assurer du bien-fondé de leur méthode. «Moi, je dis au ministre Marc Garneau, si vous êtes si sûr des résultats obtenus actuellement, rendez-les publics et décrivez comment sont traités les contaminants récupérés».

3-Demain
Jusqu’ici, les travaux de décontamination ont nécessité 31,3M$ d’investissement, auxquels s’ajoutent 1,85M$ par an de frais d’opérations qui pourraient s’étirer sur plus de 100 ans au rythme actuel de captation. D’ici un an, la Ville doit aussi dépenser 76M$ pour construire son propre système de mur, de pompage et d’usine de nettoyage sur la partie nord du site. Un échantillonnage de l’eau du fleuve aux abords du site devrait aussi être mis en place. «Afin d’accélérer la décontamination, on évaluera différentes pistes, dont la phytoremédiation (planter des herbes qui absorbent la pollution en profondeur), ou même aller chercher les contaminants de manière ciblée là où ils se trouvent afin d’optimiser le traitement», mentionne Martin Chiasson, directeur de l’environnement à PJCCI.

M. Green doute toutefois que ce sera fait. «En creusant, on pourrait lire les noms des entreprises sur les barils de pétrole et si les rumeurs sont exactes, on réaliserait que sont aussi enfouis d’énormes transformateurs d’Hydro-Québec, pleins de BPC», dit-il. Des cas de contamination étatique comme celui-là, il y en a eu des centaines au Canada depuis les années 1960, affirme le spécialiste. À ceux qui croient que ces pratiques sont derrière nous, M. Green donne l’exemple des déchets nucléaires. «Ottawa voudrait autoriser le stockage sans enfouissement des déchets de deux centrales nucléaires à 1km de la rivière des Outaouais, un affluent du fleuve Saint-Laurent», avertit le candidat du Parti vert du Canada.

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