Matheo/Collaboration spéciale Laurent Turcot

Ubisoft proposera mardi une nouvelle aventure du très populaire jeu Assassin’s Creed aux gamers. L’action se déroule à Paris au 18e siècle, au moment de la Révolution française. Pour s’assurer du réalisme de son oeuvre, le géant du jeu vidéo s’est allié à un professeur de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Laurent Turcot.

Comment êtes-vous devenu le conseiller historique d’Ubisoft pour le jeu Assassin’s Creed Unity?
Le bureau [d’Ubisoft] à Paris cherchait un historien qui parlait français et anglais, parce que la majorité des employés travaillent en anglais. Ils sont tombés sur mon site internet et ils ont vu que je publiais en français et en anglais. Et je venais de publier un livre sur Paris au 18e siècle.

En quoi consistait votre travail dans la conception du jeu Assassin’s Creed Unity?
L’histoire du jeu se passe de 1789 à 1794. Ce qu’[Ubisoft] voulait, c’était que la ville soit complètement réaliste. Pas juste les personnages. J’ai dû sortir des archives des bâtiments d’époque de manière à ce que, lorsque les joueurs se promènent dans le jeu, les bâtiments qu’ils verront seront ceux qui existaient à l’époque. Malheureusement, le Paris de la Révolution française a été détruit pour la plupart au milieu du 19e siècle quand Haussmann a fait des grands travaux de percement pour les grands boulevards. Il reste une ou deux rues typiques du 18e siècle à Paris, sinon le reste est passé aux oubliettes. C’est pour cela qu’[Ubisoft] ne pouvait pas aller à Paris photographier les bâtiments et les reproduire. C’est pour cela qu’ils ont fait appel à moi.

Ils voulaient aussi connaître comment les gens vivaient. Ils voulaient en savoir plus sur les formes de politesse, les interactions sociales, les odeurs, la saleté. Le quotidien, quoi. Paris, c’était tellement une ville dégueulasse au 18e siècle. Les gens déféquaient par terre et ils pissaient sur les coins de mur. Il y avait 200 000 chevaux à Paris, en plus des 800 000 individus. Alors, imaginez le nombre d’éjections humaines et animales. Souvent, on balançait cela dans la Seine. Il y avait en plus des bouchers. Lorsqu’ils saignaient des animaux, ils balançaient le sang dans la rue ou dans la Seine. La Seine était immonde et c’était le type d’eau que les gens buvaient. L’eau dans les verres n’était pas transparente. L’eau était dégueulasse, avec des particules en mouvement.

Jusqu’à quel point le jeu Assassin’s Creed Unity est réaliste?
Le jeu est réaliste à environ 70%. C’est sûr qu’il y a des gens qui vont insister sur les 30% qui sont de l’expressionnisme artistique, pourrait-on dire, de la part des concepteurs. Je pense qu’il faut se concentrer sur les 70%. La manière dont les gens sont habillés, la manière dont les gens bougent, la manière dont les carrosses sont représentés, comment les bâtiments sont faits. Les grandes figures de la révolution, Robespierre, Danton et Marat, qui sont souvent dépeints dans les films et dont on raconte les faits d’armes, il est possible d’interagir avec eux. C’est un trip d’historien. C’est comme si tu prenais la Deloreane et tu retournais dans le temps, où tu veux. Tu n’es pas obligé de faire des missions dans le jeu, tu peux simplement te promener et profiter. C’est comme un Google Street View.

ACTU - Assassins Creed 2
Image tirée du jeu Assassin’s Creed Unity

Quel était le rythme de travail avec Ubisoft ?
J’ai compris que leur rapport au temps était fou par rapport au nôtre. À l’université, ça nous prend des mois à faire de la recherche et à écrire. J’ai compris que pour travailler avec [Ubisoft], il fallait que je réponde très rapidement. Ce n’était pas rare qu’ils m’envoyaient du matériel pour me demander si, par exemple, le visuel sur les drapeaux d’époque était bon. J’avais 48h pour répondre. Il fallait que j’arrête tout ce que je faisais et que je fasse la recherche. La difficulté, c’est que parfois, il n’y avait pas de travaux qui avaient été réalisés. Ce qui fait que je devais faire le travail de recherche de base. Il fallait que je fasse une dissertation historique à chaque fois. Une autre fois, il voulait avoir un panorama de tous les Noirs qui vivaient à Paris au 18e siècle. Ils me demandaient dans quel quartier ils vivaient et quelles étaient leurs fonctions principales. Je leur rendais un travail d’une dizaine de pages sur le sujet. Deux jours après, ils m’ont demandé le même travail sur les Asiatiques.

«[Mon mandat avec Ubisoft], c’était minuscule par rapport à mon travail. Il fallait que je fasse ma recherche, que j’enseigne mes cours, que je m’occupe de mes étudiants à la maîtrise et au doctorat et que je participe à mes réunions de département. Ubisoft, c’était comme une cerise sur mon gâteau qui était déjà plein.» – Laurent Turcot

Pourrez-vous vous servir des images du jeu dans le cadre de vos cours?

J’ai demandé [à Ubisoft] de me fournir des images arrêtées où on voit Notre-Dame de Paris ou la Bastille. Je les ai déjà, mais je voudrais plus. Je voudrais dans un premier temps des promenades arrêtées, qui donneraient l’impression que vous vous promenez en regardant autour. On va en faire une dizaine qui seront livrées au début de 2015. Après, le Google Street View sera accessible. Il n’y aura pas de personnage ou de trame narrative. Ce sera juste la ville reconstituée en trois dimensions.

Mon but serait que ça rentre dans les universités et que ça transforme la manière dont on montre les choses aux étudiants. Quand on parle de la guillotine et qu’on dit qu’on a exécuté 200 personnes en une journée, ils voient un chiffre. Quand on leur montre les gens qui, les uns après les autres, passent à côté de la guillotine, avec le sang qui est répandu et les gens qui ont peur, c’est une expérience émotionnelle que j’aimerais faire comprendre aux étudiants. Ils auraient un sentiment de réciprocité avec ces gens qui sont morts il y a 300 ans. C’est difficile à faire avec la puissance du verbe.

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