collaboration spéciale Zebedee Nungak est un des 11 jeunes Inuits qui ont tenu tête au gouvernement Bourassa dans les années 1970, une lutte qui a mené à la création du Nunavik.

Après une lutté acharnée de deux ans contre le gouvernement, 11 jeunes Inuits signent le 11 novembre 1975 la Convention de la Baie-James et du Nord du Québec (CBJNQ). Métro était à Kuujjuaq mercredi pour assister aux commémorations des 40 ans de cet événement historique parfois déchirant qui a donné naissance au Nunavik.

À Kuujjuaq, les bâtiments, très modernes pour plusieurs, se dressent sur des pilotis, pergélisol oblige. Les racines de la communauté inuite, elles, plongent profondément dans la terre du Nunavik. Des racines qu’a ignorées le gouvernement québécois de Robert Bourassa en 1971, alors qu’il élaborait un vaste plan de modernisation de la province dont la pierre angulaire était le développement de la filiale hydroélectrique dans le Nord québécois.

La communauté inuite, isolée au bout du monde dans de petits villages sans téléphone séparés par de vastes étendues désertes, apprend la nouvelle quand le gouvernement lance le projet, sans jamais les avoir consultés. Pourtant, des barrages sont prévus sur des terres qu’ils revendiquent.

Il s’ensuit une confrontation improbable entre 11 représentants de la communauté inuite – pour la plupart dans la vingtaine, avec peu d’éducation et encore moins de ressources – et le Goliath que représentent pour eux le gouvernement et son enfant chéri, Hydro-Québec.

UNE So That You May Stand - 10:11 signataires de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois -

Leur combat jettera finalement les bases d’une forme d’autogouvernance inuite  sous l’Administration régionale Ka­tivik (ARK), sorte de municipalité régionale de comté qui représente les 12 000 habitants du Nunavik. L’entente qui en ressortira créera aussi la société Makivik, une organisation qui représente les Inuit auprès des gouvernements et qui gère entre autres la distribution d’indemnités.

La lutte des Inuit établira aussi un précédent légal qui aura un impact majeur sur les relations entre les gouvernements et les Premières Nations au Canada. «Ce qu’ils ont fait est assez extraordinaire, considérant leur âge et le fait qu’ils portaient sur leurs épaules la responsabilité énorme de décider de l’avenir du peuple inuit», souligne le président de Makivik, Jobie Tukkiapik.

S’il attribue certaines avancées à la signature de la convention – «Mon père était nomade, il est né dans un iglou», témoigne-t-il, alors qu’aujourd’hui lui et sa communauté vivent dans des villages qui disposent de l’eau potable, de l’électricité et de l’internet – M. Tukkiapik admet qu’il reste du travail à faire.

C’est notamment le cas en matière d’éducation, les jeunes Inuits accusant du retard par rapport à leurs homologues «du sud», et de logement, la pénurie de logis étant un problème criant.

La pauvreté est aussi un enjeu majeur, dans un territoire où l’Inuit moyen gagne 32 000$ par année, mais où le coût de la vie peut être beaucoup plus élevé que dans les régions plus développées de la province.

«Il reste encore du travail. Nous, en tant qu’Inuits, avons une place à nous faire dans le monde. […] Notre identité ne doit pas disparaître.» – Jobie Tukkiapik, président de la société Makivik

L’adoption de la convention a aussi provoqué de profondes divisions au sein même de la communauté inuite. À l’époque, quelque 40% des 4000 Inuits ont voté contre ou se sont abstenus de voter. Certains leaders ont même subi des menaces de mort. Trois villages ont refusé d’adhérer à la convention. L’un d’entre eux, Puvirnituq, tient toujours son bout aujourd’hui.

Selon Charlie Watts, leader inuit des signataires et maintenant membre du Sénat, le temps répare lentement les fissures. «Dans certains cercles, il y a toujours un peu d’animosité, et les nouvelles générations en ont hérité. Cette animosité disparaît peu à peu, mais on peut encore la ressentir, avoue-t-il. Même moi, qui ai signé la convention, je ne suis pas tout à fait satisfait de la façon dont elle a été mise en place.»

L’histoire des âpres négociations qui mèneront à la signature de la CBJNQ le 11 novembre 1975 est racontée, principalement en inuktitut, dans le documentaire So That You Can Stand (Pour que vous puissiez vous tenir debout), présenté devant une salle comble à l’amphithéâtre de Kuujjuaq mercredi soir.

Pour le réalisateur, Ole Gjerstad, et le producteur, Bernard Lajoie, il était important de permettre à la communauté inuite, issue d’une tradition orale, de raconter elle-même son histoire, dans sa langue. «Ce qui me fascine, c’est l’histoire orale. Et cette histoire-là, c’est un chapitre que personne n’aurait pu écrire», juge M. Gjerstad, qui travaille depuis deux ans sur ce film avec M. Lajoie.

«Quand on a parlé de ce projet, ç’a été un coup de cœur. Je me suis dit: “Il faut que je fasse ce film-là”, lance ce dernier. Ce que ces jeunes-là ont fait, considérant les conditions dans lesquelles ils vivaient et leur niveau d’éducation, c’est une histoire qui doit être racontée.»

Inuits - So that you can standSo That You May Stand
(En inuktitut, en anglais et en français, avec sous-titres en français)
Le 30 novembre, au cinéma Excentris

Les frais encourus pour réaliser ce reportage ont été payés par la société Makivik.

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