Chantal Lévesque/Métro Rose-Line Brasset

Depuis 2014, Juliette a visité New York, La Havane, Amsterdam, Barcelone. Mais pour le nouveau tome de ses aventures, l’héroïne des romans jeunesse de Rose-Line Brasset reste à Québec. «Il était temps!» s’amuse sa créatrice.

Juliette a 13 ans, bientôt 14. Sa mère adore l’affubler de nombreux diminutifs qui rendent ironiquement son prénom encore plus long, comme «Juliettounette». Elle ressent d’ailleurs un mélange d’amour et d’exaspération pour cette dernière, qui (trop cool, ça, par contre) la fait voyager autour de la planète.

Mais cette fois-ci, pas de périple à l’autre bout du monde. L’énergique héroïne reste à l’école, où elle fait la rencontre d’un nouveau camarade de classe, venu du Niger. Solitaire et silencieux, il peine à s’intégrer dans cet environnement qui lui est étranger.

Comme plusieurs de leurs copains, Juliette et sa meilleure amie seront malheureusement réticentes à tisser des liens avec le garçon, qu’elles trouvent «bizarre» et «différent». Mais leur ami Gino, d’origine argentine, les remettra à leur place. «Je me serais attendu à plus de tolérance de votre part. Je suis déçu!»

Comme le veut la tradition, Rose-Line Brasset parsème ce volet d’infos touristiques et historiques sur la ville où il est sis. Les Plaines, la Grande Allée, le Château Frontenac, le fameux Ashton (et sa tout aussi fameuse poutine), le Carnaval. Le récit est du reste campé en hiver, ce qui offre un côté réconfortant pour l’héroïne et ses amis, qui consomment des chocolats chauds et s’adonnent à une montagne de chouettes activités. Mais pour leur compagnon nigérien, c’est aussi le synonyme de quelque chose d’inconnu, de douloureux. Un autre défi à relever dans ce pays d’accueil qui ne lui est pas toujours doux et ouvert…

Dans tous vos livres, Juliette découvre – et incidemment vos lecteurs – comment les jeunes vivent ailleurs. Ici, vous inversez la donne et montrez comment un adolescent s’intègre au Québec. Un sujet que vous trouviez particulièrement d’actualité?
C’est quelque chose qui me tenait à cœur. Tout au long de 2016, on a beaucoup entendu parler d’immigration. De problèmes d’acclimatation, de ce que cela représente pour nous… Mais je voulais en parler du point de vue des enfants. Quand on fréquente une école de quartier, peu importe la ville, on a obligatoirement des copains qui sont venus d’ailleurs et qui ont eu à faire un travail d’adaptation.

On imagine qu’en bousculant les idées de Juliette, vous souhaitiez aussi bousculer un peu celles de vos lecteurs?
Peut-être, oui! Mais vous savez, je ne suis pas une politicienne. Je suis une romancière. Et une mère de famille. Je souhai­tais rendre compte, en toute simplicité, des opinions qui s’entrechoquent sur ce sujet. Raconter le point de vue de la maman, celui de sa fille et celui de leurs proches, dont la mère de sa meilleure amie, qui a une vision très fermée de l’immigration. Vous savez, ces gens existent vraiment dans mon entourage. Et les écrivains, on est des vampires, on s’inspire de ceux qu’on connaît!

Juliette réalise à quel point l’existence est fragile quand sa mère tombe malade. «Qu’adviendrait-il de moi s’il lui arrivait réellement quelque chose? Je n’ai qu’elle au monde», s’inquiète-t-elle. Comprendre que sa mère n’est pas immortelle, c’était une grande étape pour votre héroïne?
En fait, le personnage de Juliette est largement inspiré de ma propre fille, qui a 18 ans aujourd’hui. Il y a quelque temps, elle s’est posé ces mêmes questions. J’ai été très malade et, du jour au lendemain, je me suis retrouvée à l’hôpital. Mais ce que j’explore surtout dans cette série, c’est qu’il est possible d’éprouver une gamme extraordinaire de sentiments. Une adolescente de 13 ans peut à la fois détester sa mère (quand elle ne veut pas lui accorder de permission, par exemple) et l’aimer très fort!

Souhaitiez-vous faire prendre conscience aux lecteurs d’ici de leur chance? Juliette dit : «À Québec, nous sommes à l’abri. Des attentats terroristes, des enfants esclaves ou contraints à se battre, je ne voudrais jamais voir ça! Ça me semble trop injuste, d’autant que Gina, Gino et moi menons des vies tellement protégées.»
Non. Je l’ai mis parce que c’est vraiment ce que ressentent mes enfants à moi. Mais chacun le vit de manière différente! J’ai l’impression que bien des jeunes  ne se sentent pas en sécurité dans leur maison ou dans leur quartier, et qu’ils vivent des choses difficiles aussi. Je ne témoignais que du vécu de Juliette.

«Je n’écris pas pour les enfants québécois, français ou belges. J’écris pour les enfants. Point.»

Il y a toujours de l’humour dans vos livres. Ici, après un délit de fuite dont elle est té­moin, Juliette s’exclame : «Je ne crois pas que ce soit Marie-Mai [qui était assise à l’arrière de la voiture], parce qu’elle aurait certainement exigé du chauffeur qu’il s’arrête. Elle est gentille, Marie-Mai. Elle est formidable et elle chante teeellement bien.»
J’essaie de faire rire les parents aussi, hein! Parce que je sais qu’ils lisent autant la série que leurs enfants. Ils m’écrivent pour me dire : «Je les achète, je les lis et après, je les offre à ma fille!» Mais vraiment, j’essaie de dédramatiser les conflits parent-enfant. Et les conflits en général. Il est important d’apprendre à rire de ses petits malheurs!

C’est pourquoi Juliette possède une si bonne capacité d’autodérision?
Oui. Moi, j’avoue que je trouvais tout beaucoup plus tragique avant d’avoir des enfants. Ils m’ont montré à rire! Même s’ils vivent des moments terriblement angoissants, l’instant d’après, ils s’amusent. C’est comme une soupape de protection que
la nature leur a donnée.

Vous parsemez votre livre d’expressions qui montrent cette joie de vivre, «Yahooou! Yé! Re-yé! Ark! Double-ark!» Ça vient de votre fille aussi?
Ça vient absolument de ma fille! (Rires) Les parents, on devient bilingues en langage d’ados quand nos enfants grandissent. Obligatoirement. Par le passé j’ai, entre autres, fait une maîtrise en littérature. Mon écriture était très sérieuse. Quand j’ai terminé le premier tome de la série, ma fille l’a lu. Puis, elle a fait : «Non, non! Ça ne marche pas, maman! Il faut que tu insères des expressions d’ados! Sinon, ils ne vont pas se reconnaître!»

Juliette est triste que, depuis que son ami Gino est devenu son petit ami, les choses se soient gâtées. «C’est nul d’avoir un chum, finalement! L’amitié, c’est tellement moins compliqué.» Vous le pensez aussi?
Teeeeellement! (Rires) Vous savez, la meilleure amie de Juliette s’appelle Gina et elle est inspirée de ma meilleure amie à moi lorsque j’avais 13 ans. Même si je la vois seulement une fois par année, c’est pour la vie! C’est ce qui me plaît quand je parle d’amitié : pour moi, c’est une émotion, un état qui est au-dessus de tous les autres.

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Juliette à Québec
Aux Éditions Hurtubise
Au Salon du livre de Montréal lundi de 9 h 30 à midi

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