Collaboration spéciale Sasha Manoli et Eman el-Husseini

L’élection du 8 novembre, le décret anti-immigration musulmane, la montée du racisme, des idées extrémistes… Une succession d’événements qui ont poussé la productrice Sasha Manoli et l’humoriste Eman el-Husseini à concevoir le spectacle Triple Threat in Trumpland. Gay Muslim Woman. Tant qu’à pleurer, pourquoi ne pas le faire en riant un peu?

Née de parents palestiniens au Koweït, en 1980, Eman el-Husseini est arrivée à Montréal à l’âge de 10 ans. «Je me sens québécoise, dit-elle. Je suis québécoise.»

Elle a vécu dans la métropole presque toute sa vie. En fait, jusqu’à il y a neuf mois à peine, où elle a déménagé à New York avec son épouse, Jess Salomon. Montréalaise elle aussi, humoriste elle aussi. Après tout, quoi de mieux que la «mecque du stand-up» pour poursuivre sa carrière quand on est amoureuses de cette forme d’art? Partout dans la Grosse Pomme, tous les jours, des soirées faites d’une équation bien simple : un-micro-des-gens-des-blagues-des-rires-du-fun. Le paradis pour elles. Puis est arrivé le scrutin du 8 novembre. Ouain. Bon. On ne s’attendait pas à ça. Et surtout pas dans cette «bulle qu’est New York.» Hm.

Depuis, il y a le désir de parler des difficultés du quotidien. Le désir, également, de faire ce que l’on peut pour essayer de changer les choses. Comme ce Triple Threat in Trumpland. Gay Muslim Woman, donc. Un spectacle dans lequel Eman abordera les trois aspects qui font d’elle une «menace» aux yeux de l’actuel président états-unien. Elle est homosexuelle, musulmane, femme, comme le dit le sous-titre. Elle possède aussi la nationalité canadienne, et sa carte verte. Mais depuis trois mois, elle a l’impression que leur valeur n’est plus la même. «Tous mes documents sont en ordre. Je me sens néanmoins traitée comme une citoyenne de seconde classe. Comme si mes papiers n’étaient pas aussi valables que ceux d’une personne qui n’est pas de la même confession que moi. Ça me rend terriblement triste.»

Toutefois, malgré la peine, il y a l’envie de faire un show marrant. D’une voix incertaine, on demande : «Est-ce que ce sera… drôle? Pour de vrai?» Eman éclate de rire. «On va pleurer, rétorque-t-elle sans broncher. Je vais pousser tout le monde à se sentir mal pour moi et je vais forcer chaque spectateur à me faire un gros câlin à la fin.» Puis elle reprend, sérieusement : «Oui, ce sera rigolo. Il faut que je me moque de cette situation. C’est la seule façon dont je peux y faire face.»

Peut-être plus encore qu’autrefois, l’humour est un remède. À ces choses auxquelles Eman est malheureusement habituée. Aux regards bizarres aux douanes. Aux difficultés liées au fait de voyager («J’avais déjà de la misère dans le temps sensiblement normal d’Obama, imaginez maintenant!»). Aux commentaires légèrement limite qui se veulent pourtant «gentils». Comme lors de cette entrevue qu’elle a donnée l’an dernier où l’animateur lui avait demandé ses origines. «Palestiniennes», avait-elle répondu. «Oh wow! C’est tellement edgy!» «Euh… Edg… quoi? Mais… Je veux dire… C’est simplement d’où je viens!»

D’où elle vient en termes de son art, Sasha Manoli, Montréalaise, productrice, idéatrice, passionnée d’humour, l’observe depuis 10 ans. Elle a vu les propos comiques d’Eman prendre une tangente «plus culturelle, plus engagée».

«J’ai vraiment essayé de faire des blagues de régimes et de Starbucks, rétorque la principale intéressée. Mais la politique et la religion, ce sont des sujets auxquels je ne peux pas échapper. Aussitôt que quelqu’un voit mon visage, l’interrogatoire commence. Tu viens d’où? Et ta famille? Es-tu réellement musulmane?»

Pour répondre à «la demande», Eman parle sur scène de ses parents, dont l’anniversaire de mariage tombe le 11 septembre. («Imaginez ma famille qui fête autour d’un BBQ à cette date, en faisant jouer de la musique arabe à plein volume, avec mon père qui fait un discours dans son anglais cassé, et qui remercie tout le monde de “célébrer cette graaaande journée avec nous, Allahou akbar”. Les voisins paniquent!» s’amuse Eman.) Elle parle aussi du fait d’avoir épousé sa blonde d’origine juive. Et, désormais, de ce que cela signifie de vivre au Sud de la frontière. De sa peur que ce qui y arrive se répercute ailleurs. «La tuerie de la mosquée de Québec a été un atroce rappel.»

«Le principal défi, c’est d’aborder ces choses qui ne sont pas normales, qui font peur, en évitant que nos âmes se désintègrent de déprime, explique son amie et productrice Sasha. Et je crois que l’humour rend les événements plus digestes. Des gens comme Stephen Colbert, Samantha Bee… Ils défoncent la baraque. Et, tout en les rendant plus supportables, ils rapportent les vrais faits.»

«J’ai l’impression que ce sont les seuls, d’ailleurs, qui ne proposent pas de l’information mensongère, ajoute Eman. Fox, c’est biaisé pourri. CNN couvre ce qui les arrange pour avoir des cotes d’écoute. Ce sont les humoristes qui abordent réellement ce qui va mal. C’est une grande responsabilité.»

Surtout, dit-elle, depuis que certains se sentent légitimés de laisser libre cours à leurs préjugés. Le mois dernier, par exemple, elle a donné un spectacle «dans un quartier cool et hip de New York». Un endroit où elle ne s’attendait pas à entendre des spectateurs lui crier : «Vous, les musulmans, vous êtes tous des terroristes!» «La sécurité a dû intervenir, et moi, j’ai dû arrêter mes blagues. Si je ne me produisais pas principalement en anglais, c’est clair que je serais revenue à Montréal il y a longtemps…», ajoute-t-elle dans un français impec.

Celle qui a longtemps travaillé au ComedyWorks en tant que barmaid et qui y a fait ses premiers pas en tant que stand-up regrette d’ailleurs que la communauté comique anglophone d’ici ne réserve pas le même traitement (assez royal) à ses artistes que les francophones. À ce sujet, elle cite la trop parfaite anecdote de sa femme, Jess Salomon. L’histoire vraie se déroule alors que l’icônique Dave Chappelle débarque à Just For Laughs. Après un de ses shows, il croise Mike Ward et lui demande : «Heille, peux-tu m’amener aux danseuses?» Ce que ce dernier fait. «Dans le club, c’est la folie, relate Eman. Tout le monde capote. Et les gens viennent taper sur l’épaule de Dave Chappelle en disant : “Dude! Peux-tu croire que… Mike Ward est ici?!”»

Sasha et elle éclatent de rire. De la même façon qu’elles espèrent que les gens riront ce soir. «J’espère que, s’ils sont racistes, ils cesseront de l’être. J’espère que, s’ils sont sexistes, ils changeront de mentalité. Moi, tout ce que je veux, c’est pousser les gens à être de meilleures personnes. Simple, non?»

The Brunch Club présente Triple Threat in Trumpland, ce soir à 20h, au Psychic City

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