Remstar Laurence Lebœuf et Victor Andrés Trelles Turgeon

Après avoir coréalisé le film coup de poing Laurentie, le cinéaste Simon Lavoie se penche de nouveau sur l’identité collective québécoise, cette fois par l’intermédiaire de l’œuvre d’une auteure phare de la littérature québécoise : Le torrent, d’Anne Hébert.

Quand Simon Lavoie parle d’Anne Hébert, son ton et ses yeux trahissent son immense admiration pour l’écrivaine. Et Le torrent, son troisième long métrage, adapté de la nouvelle du même nom, confirme cette impression. «Le torrent, c’est mon premier grand choc littéraire, explique le jeune cinéaste. Ç’a toujours été une évidence que j’allais faire un film du Torrent un jour, dès la première lecture, à la polyvalente… Avant même que je sois cinéaste, il y a des images qui naissaient à l’intérieur de moi.»

Situé dans le Québec rural du début du siècle dernier, Le torrent raconte l’histoire de François (Anthony Therrien enfant, et Victor Andrés Trelles Turgeon adulte), un jeune homme élevé à la dure par sa mère (Dominique Quesnel), qui veut faire de lui un prêtre. Un jour, il tente de se rebeller, sa mère le frappe et le rend sourd. Un événement qui deviendra un tournant dans la vie des deux protagonistes. «Je me suis toujours identifié au personnage de François, pour plusieurs raisons; j’avais l’impression que je le connaissais, explique Simon Lavoie. Ce qui a été utile, car dans la littérature québécoise, c’est une des premières occurrences où on a autant accès à l’intériorité d’un personnage. C’est une nouvelle au je, un protagoniste qui entre en lui-même et raconte ses tourments, c’est très intérieur… C’est quelque chose que la littérature permet aisément, mais qui est plus complexe au cinéma. Ç’a donc été un défi intéressant.» Métro s’est entretenu avec le réalisateur.

C’est un film que vous vouliez faire depuis très longtemps. Qu’est-ce qui fait qu’il arrive maintenant?
Je me suis toujours dit que ce serait dur, compliqué de comprendre cette œuvre-là, d’acquérir le savoir-faire… Quand j’ai commencé à être en position de faire des longs métrages, je rêvais déjà de ce projet, mais je me disais que c’était pour plus tard. C’est un de mes producteurs, Sylvain Corbeil, qui m’a convaincu en 2006 en me disant : «Ce projet-là, tu le portes en toi, tu as envie de le faire, il ne faut pas attendre. On ne sait jamais, dans 10 ans, peut-être que tu n’auras plus le goût de le faire.» Et c’est une œuvre de jeunesse d’Anne Hébert, une de ses premières, qu’elle a écrite vers 27-28 ans, et c’est vers cet âge-là que j’ai décidé de foncer. Parce que le désir de faire un film, ça ne vient pas sur commande.

Dans Laurentie, des extraits de poèmes d’auteurs québécois – dont ceux d’Anne Hébert – entrecoupaient les scènes, pour «apporter de la lumière à un film sombre», aviez-vous dit. Vous utilisez le même procédé ici, avec des extraits du Torrent…
Dans ce film, c’est plutôt le personnage joué par Laurence Lebœuf [Amica, une jeune femme achetée par François à un colporteur] qui incarne la lumière, la main tendue. La restitution à l’écran des extraits de texte, c’était tout simplement parce que je ne pouvais pas renoncer à cette langue sublime d’Anne Hébert. Ce sont des passages intégraux du livre.

Êtes-vous demeuré très fidèle à la nouvelle?
Pour moi, Le torrent est un chef-d’œuvre absolu de la littérature québécoise, que je ne voulais pas gâcher… Au début, je me mettais beaucoup de pression et j’essayais de demeurer très collé à la version originale, mais il y a des choses qui ne marchaient pas pour le cinéma. Dans le processus, il a fallu que je me distancie de la nouvelle, tout en demeurant fidèle à l’esprit d’Anne Hébert. Je suis allé puiser dans Kamouraska, par exemple, la dictée étrange sous forme de poème liturgique que Claudine donne à son fils. C’était cohérent avec l’œuvre. Évidemment, j’aurais aimé qu’Anne Hébert soit encore vivante pour pouvoir lui poser des questions. Je me suis risqué à offrir ma propre interprétation de la genèse de François, de la jeunesse de Claudine… J’ai par contre conservé la fin telle que dans le livre. C’était important pour moi de terminer sur les images du torrent, de la beauté, malgré tout. J’aimais l’image des hommes qui s’agitent avec leurs petits drames, pendant qu’au-dessus de ça, il y a cette pérennité; cette éternité qu’inspirent les flots du torrent qui vont s’écouler durant des milliers d’années, et qui le font depuis des milliers d’années.

Le torrent s’inscrit dans la continuité de Laurentie…
C’est toujours l’idée de se définir en tant que Québécois. Il y a aussi effectivement une noirceur à l’intérieur du Torrent qu’on porte en nous, une faille originelle liée à notre passé et à notre avenir incertain. Je pense que le passé éclaire beaucoup ce qu’on est. On entend toujours parler au Québec, dans notre histoire, de la mère omnipotente, du père absent, du fantôme de la religion catholique qui n’est jamais très loin, de la culpabilité face à l’argent… Je crois qu’Anne Hébert avait très bien saisi tous ces schémas. Et présenter ça, ça participe de mon désir de creuser et de gratter pour définir qui on est.

Le torrent
En salle dès le 26 octobre

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