ONF Patricio Henriquez

«Les histoires que nous racontons, en tant que documentaristes, sont déjà écrites par les événements», remarque Patricio Henriquez. Pourtant, parfois, ces événements déjà écrits restent dans l’ombre. Avec Ouïghours, prisonniers de l’absurde, le réalisateur montréalais jette la lumière sur des faits qui dépassent l’entendement.

«C’est rare que ça arrive, mais dès que j’ai vu cette déclaration, j’étais convaincu qu’il faudrait ouvrir le film avec ces images.» «Ces images» dont parle Patricio Henriquez, ce sont celles, d’archives, dans lesquelles un Donald Rumsfeld au rictus sardonique officie un point de presse au Pentagone. Son air est tel qu’un journaliste lance joyeusement : «Quel beau sourire!» Tandis que ce «beau sourire» s’élargit, le secrétaire à la Défense annonce que dans le but «de détruire le réseau Al-Qaïda, les États-Unis offriront de grandes récompenses» à toute personne qui leur livrera un terroriste. «Monsieur le secrétaire, comment passerez-vous le mot au sujet de cette prime?» «Eh bien, l’information sera imprimée sur des papiers que nous ferons tomber du ciel tels des flocons de neige en décembre sur Chicago.» L’assemblée éclate de rire.

Dans le coin de la vidéo, on aperçoit une date. Le 19 novembre 2001. Un fait qui a profondément troublé Patricio Henriquez. «Le 19 NOVEMBRE 2001. C’est deux mois à peine après les attentats du 11 septembre! L’Amérique vient de vivre un choc épouvantable, plus de 3 000 personnes sont mortes dans ces attentats terribles, et Rumsfeld fait de l’humour et de l’ironie avec ça, ha ha ha, on va gagner! Alors que la guerre va laisser des traces – toutes les guerres ont toujours laissé des traces épouvantables autant pour les vainqueurs que pour les vaincus, toujours.»

Pour marquer encore plus l’horreur, dans le plan suivant, le documentariste présente une autre image-choc : des militaires américains jetant, depuis un avion en plein vol, lesdits tracts. Un nuage de petits papiers qui s’abattent sur l’Asie, incitant les gens à livrer de présumés terroristes.

C’est cette opération qui poussera des mécréants à vendre au gouvernement américain 22 Ouïghours, à 5 000 $ la tête. Qui sont les Ouïghours? Comme nous l’apprend le film, il s’agit d’un peuple d’environ neuf millions de turcophones musulmans, qui vivent dans la région chinoise du Xinjiang. Pour fuir l’oppression du régime communiste, certains d’entre eux se sont réfugiés en Afghanistan, seul pays qui, au début des années 2000, n’avait pas signé de traité d’extradition avec la Chine.

C’est là qu’avait fui Ahmat Abdulahad, qui témoigne dans le documentaire. Comme 21 autres Ouïgours, Ahmat sera vendu comme «terroriste» et envoyé à Guantanamo, où il subira le traitement que l’on sait. Et même lorsque la justice américaine l’aura déclaré innocent, Ahmat et les autres seront gardés dans le centre de détention militaire. Quand même. En attendant. «Alors que c’étaient les plus innocents des innocents à Guantanamo!» s’indigne Patricio Henriquez.

Utilisés comme «des pions sur l’échiquier politique», trois de ces ex-détenus racontent, à la caméra, les injustices, les mauvais traitements. Et ils le font avec une douceur dans leurs mots et leurs regards, sans que jamais leur voix s’élève, sans que leur amertume transparaisse. «Ce sont des gens très doux, et jamais, dans les conversations que j’ai eues avec eux, je n’ai observé une possibilité de crier vengeance, se souvient le documentariste. Je ne connaissais pas du tout cette communauté avant 2006. Depuis, j’ai rencontré beaucoup de Ouïghours. Il y a une petite communauté ici, à Montréal, et ils sont très déterminés, très dignes. C’est un trait culturel, je crois, cette douceur.»

Dans les paroles du réalisateur aussi, on détecte une douceur, un sourire, même s’il dit, et on le devine, être indigné par beaucoup de choses. «Mais je ne tourne pas un film chaque fois que je suis indigné!» s’esclaffe-t-il.

Ces fois où il en a tourné un? Notamment en 2010, avec Luc Côté, sur l’affaire d’Omar Khadr, Vous n’aimez pas la vérité : 4 jours à Guantánamo. C’est ce même endroit, ce «trou noir, créé pour se soustraire à la loi» dont Henriquez continue d’explorer les horreurs avec Ouïghours, prisonniers de l’absurde. Un titre fort, qui évoque le théâtre du même nom, celui de Beckett, de Ionesco, inspiré des traumatismes de la guerre. Un titre qui s’est imposé au fil de la réflexion. «La première chose qui m’est venue à l’esprit en découvrant cette histoire, c’est Kafka, se remémore-t-il. J’ai donc relu toutes ses œuvres – ce qui est toujours bien! – pour me rendre compte que, surtout dans Le procès, il décrit autre chose. À savoir, la création d’un appareil qui, comme un robot ou un Frankenstein, échappe à la volonté de ses créateurs. Alors que, dans le cas des Ouïghours, l’appareil ne fonctionne pas tout seul. Il est parfaitement contrôlé. Il y a des gens qui ont signé des autorisations pour faire ces choses, y compris la torture. Rien de cela n’est le fruit du hasard ou d’un système incontrôlé ou incontrôlable. Donc j’ai laissé tomber Kafka!»

«Les Ouïgours vivent la même problématique que les Tibétains. Mais comme ils sont musulmans et qu’ils n’ont pas de dalaï-lama, ils n’ont pas cette image de “marketing” qui pourrait les aider à faire connaître leurs problèmes.»
Patricio Henriquez, réalisateur

Dans son film, outre les ex-détenus ouïghours, Patricio Henriquez présente moult protagonistes fascinants, dont des juristes américains qui se sont sentis interpellés et heurtés dans leurs valeurs personnelles et professionnelles par l’affaire de ces «22». «On a tendance à voir les États-Unis comme une entité monolithique où tout le monde pense pareil, où tout le monde est derrière George Bush et Dick Cheney, remarque le cinéaste. Mais ce pays est beaucoup plus complexe. Il y a 500 avocats des États-Unis qui sont allés défendre “l’ennemi” à Guantanamo! Je pense que ça parle très bien de la société américaine. Ces gens en font partie aussi.»

Parmi eux, on retrouve Me Sabin Willett, charismatique personnage que le réalisateur présente dans son majestueux bureau, la caméra s’attardant sur la vue à couper le souffle qui s’y déploie, avant que Me Willett décline sa profession : «Je suis avocat spécialisé dans la faillite. Je représente des clients comme Enron et Lehman Brothers». (!) Pourtant, c’est aussi cet homme qui a défendu les prisonniers ouïghours devant la Cour suprême, pro bono. «Il m’a beaucoup touché, confie Henriquez. C’est un homme intelligent, brillant, sympathique, qui tient à ses principes! Il n’a pas un background en droits de l’Homme. Rien ne le prédestine à aller à Guantánamo. Mais quand il découvre qu’on torture dans un endroit où flottent les drapeaux américains, c’est pour lui un déni de justice impensable.»

Au sujet de ces dénis : après ses propres documentaires, après Taxi to the Dark Side, d’Alex Gibney, après The Road to Guantanamo, de Michael Winterbottom et Mat Whitecross, qui ont tous révélé de nouvelles atrocités sur le camp de détention, Henriquez espère-t-il qu’il n’y ait un jour plus de films à faire sur le sujet? Ou au contraire, qu’on n’arrête jamais d’en réaliser? «Il y a des gens qui pourraient dire oh, on a déjà entendu parler de ça, penser qu’on sait déjà tout, mais NON! Même si un jour dans un monde idéal, ça n’existera plus, je pense qu’il faudra continuer d’en parler, pour éviter que cela se reproduise. Ce sont des choses qui doivent rester dans la mémoire et la mémoire, il faut la rafraîchir.»

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