Yves Provencher/Métro François Morin

Dans son nouvel essai, L’hydre mondiale, l’économiste François Morin dresse le portrait d’un monstre de taille gigantesque. Un Béhémoth formé par les 28 banques les plus puissantes de la planète. Livre de peur.

Dans le titre du plus récent ouvrage de François Morin, on trouve le nom d’un monstre mythique. Pourtant, c’est le désir de démythifier des concepts qui guide ce professeur émérite de sciences économiques. De passage à Montréal, où il donne aujourd’hui une conférence au colloque organisé par l’IRIS sur le thème de la dépossession, l’universitaire toulousain de 70 ans dit ne pas vouloir «se réfugier derrière un savoir opaque». «J’ai toujours eu la volonté de ne pas être trop abstrait, trop compliqué», confie-t-il.

Dans un café du Quartier latin, François Morin nous parle d’une voix posée, patiente, de choses pourtant terrifiantes. «Vous avez eu le courage de lire ça? demande-t-il en pointant notre copie de son dernier ouvrage. C’est un peu compliqué, non?» C’est surtout captivant! qu’on lui dit. Il sourit. «Ah! D’accord.»

On écrit «des choses terrifiantes», car dans cet essai (le deuxième qu’il fait paraître chez l’éditeur québécois Lux), l’auteur s’intéresse à l’oligopole formé des 28 banques systémiques, souvent qualifiées, comme il le note, de «too big to fail». «Des banques de si grande taille et si interconnectées que la faillite d’une d’entre elles peut avoir des répercussions dévastatrices pour l’économie mondiale», explique-t-il.

Au fil de l’essai, on plonge ainsi avec l’économiste dans un monde où des risques énormes sont pris et où des choses louches se passent. «Un univers effrayant, ajoute-t-il. Oui, effrayant.»

Dans l’imaginaire populaire, on a souvent cette idée d’un «boys-club» de traders, de banquiers d’investissement. Dans cet essai, vous nous présentez plutôt un club exclusif de banques superpuissantes qui vont jusqu’à conclure des ententes entre elles. Pensez-vous qu’individualiser ce problème, l’axer sur les personnes physiques plutôt que morales, nous empêche de voir l’ampleur du phénomène?
En effet, on voit plutôt les aspects qui nous paraissent spectaculaires – et que tout le monde a pu connaître, en regardant la télévision ou en lisant son journal – de ces traders qui gagnent des sommes d’argent extraordinaires en très peu de temps. Mais en réalité, derrière eux, il y a de très grands acteurs qui ont pris un poids très, très lourd depuis une vingtaine d’années, et des logiques de gestion qui font que, en effet, in fine, ces traders ont eu le rôle que nous connaissons. Donc, je me suis intéressé à ce groupe [de banques systémiques], plutôt qu’à ces traders qui, finalement, n’en sont que – entre guillemets, hein! – les «marionnettes».

Vous illustrez dans cet ouvrage la taille surréaliste des banques systémiques. Et vous notez qu’une des conséquences néfastes de cette taille est qu’elle est souvent trompeusement synonyme, aux yeux des citoyens, de compétence, d’efficacité. Vous, ça ne vous fait pas peur de vous y attaquer?
Alors ça! Même certains hommes politiques français, dont je tairai les noms, m’ont dit que j’allais me faire assassiner avec tout ce que j’ai pu écrire! (Rires) Et pourtant, ça ne reflète que la stricte vérité! Mais cette réalité est tellement effrayante, tellement démesurée qu’en effet, ça peut remettre en cause des intérêts très puissants…

Vous employez des expressions comme «béhémoth bancaire», «Léviathan moderne». Pour parler des dangers des produits dérivés, vous utilisez l’image du «pompier pyromane». Des images qui nous ont semblé très cinématographiques. Justement, à quel point pensez-vous que le cinéma contribue à la mythification de cet univers?
Depuis la crise, plusieurs films ont, en effet, essayé de montrer ce qui se passait dans cet univers des marchés financiers, dans ces salles des marchés, avec des traders. Et [dans la réalité] c’est vrai qu’on peut y voir des choses absolument spectaculaires! J’ai visité la salle de marché de la quatrième banque française, Natixis. Imaginez une salle paysagée, où tout le monde se voit. Il y a 400 personnes, 6 écrans devant chaque personne, sur 4 étages! Les marchés financiers, ce ne sont plus ces Bourses où les courtiers pouvaient s’invectiver autour de la corbeille. Non. On a changé de planète.

Vous rappelez dans cet essai que vous considérez l’économie comme une science sociale, contrairement «aux économistes quantitativistes pour qui seules les réalités que l’on peut chiffrer relèvent de l’économie». Vous dites aller «à l’encontre du courant mainstream». Vous sentez-vous parfois «seul dans votre gang»?
Ah! Non! (Rires) Des économistes comme [le prix Nobel] Joseph Stiglitz ont bien souligné le rôle pervers des plus grandes banques aujourd’hui et le rôle des produits dérivés qui créent beaucoup d’opacité dans leur fonctionnement. Donc non, je ne suis pas seul! Je ne suis pas seul!

Votre essai précédent, paru chez Lux, La grande saignée – Contre le cataclysme financier à venir, était plus personnel. Certaines de vos notes en bas de page étaient au «je». Il y avait plus de points d’exclamation. Ici, vous présentez, plus sobrement peut-être, des données jusqu’alors inédites. Est-ce que vous souhaitiez que l’indignation du lecteur vienne de lui-même et monte au fur et à mesure qu’il lit les pages et comprend l’ampleur du phénomène?
(Rires) Il y a effectivement une différence entre les deux ouvrages. Celui-ci a été bâti autour de ces données que j’ai récoltées. Il y a 20 tableaux au total. Je les ai construits en pensant que, d’eux-mêmes, ils pouvaient parler et avoir une signification. Mais je me suis rendu compte que pour des personnes qui ne sont pas habituées à comprendre les questions économiques, eh bien, il fallait quand même les commenter et leur donner une cohérence d’ensemble!

Vous soulignez à quelques reprises à quel point, pour trouver une solution à la crise, il est important de «mettre en lumière ses causes». Vous écrivez: «revenons aux causes», «comprenons les causes». Est-ce que ça vous effraie parfois que nous ne comprenions pas forcément ce qui nous a menés où nous sommes maintenant?
Ah oui! C’est la difficulté des approches économiques que de comprendre comment les causes s’imbriquent de façon complexe les unes dans les autres. On n’a souvent que des visions très partielles du fonctionnement de nos systèmes économiques. On a du mal à comprendre qui sont les acteurs, quels sont leurs intérêts… C’est la raison pour laquelle les citoyens se détournent, souvent, de la compréhension de ces phénomènes. Il y a beaucoup d’aspects techniques, beaucoup d’intérêts en jeu. Des intérêts qu’on ne souhaite pas toujours voir révélés…

***
Dédicace
L’hydre mondiale – L’oligopole bancaire est dédié par François Morin à son ami, l’économiste et journaliste Bernard Maris, disparu dans l’attentat de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier. «On a partagé le même bureau pendant 10 années, se souvient le professeur émérite. C’est moi qui l’ai accueilli dans mon laboratoire, à Toulouse, en 1990. C’était évidemment un ami. Et un grand pédagogue.»

L’auteur rappelle que Bernard Maris «a eu une vie médiatique très importante. En France. Et même ailleurs». «J’ai été frappé de voir que le personnel de la Federal Reserve [la Réserve fédérale des États-Unis] lui a rendu un très grand hommage, souligne-t-il. Aujourd’hui, quand on parle de lui, tout le monde a en mémoire sa parole, sa dialectique extraordinaire et sa pédagogie sur les questions économiques. Ç’a été une grande perte de le voir sombrer dans cet assassinat terrifiant…»

Livre L'hydre mondialeL’hydre mondiale – L’oligopole bancaire
Chez Lux Éditeur
François Morin participe ce jeudi au colloque Dépossession de l’IRIS

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