Sebastian Scheiner Sebastian Scheiner / The Associated Press

MONTRÉAL — Le président américain Donald Trump a posé un geste symbolique fort, mercredi, en annonçant que les États-Unis déménageront leur ambassade israélienne de Tel-Aviv à Jérusalem. Cette reconnaissance de facto de Jérusalem à titre de capitale israélienne avait été promise par Donald Trump en campagne électorale.

Le statut juridique de Jérusalem, la ville dite «trois fois sainte», dont la partie est revendiquée par les Palestiniens est occupée par Israël, est au coeur du conflit israélo-palestinien. Des experts du Moyen-Orient craignent maintenant une résurgence de la violence dans la région et estiment que les tentatives pour relancer le processus de paix israélo-palestinien deviennent du coup beaucoup plus ardues.

Sami Aoun, professeur titulaire à l’école de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, et Francesco Cavatorta, professeur de science politique à l’Université Laval et chercheur au Centre interdisciplinaire pour la recherche sur l’Afrique et le Moyen-Orient, ont accepté de répondre aux questions de La Presse canadienne.

Q: Pourquoi cette décision de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël est-elle si controversée?

Francesco Cavatorta: C’est possiblement la décision de politique étrangère la plus controversée que les États-Unis aient prise dans les dernières années, dans la mesure où elle invalide les positions précédentes de tous les autres présidents américains, républicains et démocrates confondus. Ils n’ont jamais voulu reconnaître Jérusalem comme la capitale unique et éternelle de l’État d’Israël pour éviter de mettre leur poids diplomatique derrière une décision qui, justement, ne devrait concerner que les négociations entre Israéliens et Palestiniens.

Q: Quelle est la charge symbolique qui sous-tend cette décision de Donald Trump?

Sami Aoun: Jérusalem est l’épicentre des relations interculturelles et interreligieuses pour les trois religions monothéistes. Jérusalem est une ville hautement vénérée. Pour les juifs, elle reste le centre de la révélation biblique. Pour les chrétiens, c’est la terre sainte qui a été témoin de la vie de Jésus. Pour l’islam, c’était à l’origine la ville en direction de laquelle la prière était faite et c’est là où le prophète a fait un pèlerinage au sens mystique du terme.

Q: La ville de Jérusalem est donc au coeur du conflit entre Israéliens et Palestiniens?

Sami Aoun: Au sens symbolique, oui. Ça pourrait être un point de rupture dans le dialogue interreligieux entre ces trois monothéismes, un point de choc, de confrontation et d’affrontements. Mais Jérusalem pourrait aussi être la ville sacrée ou la ville de la paix en étant un lieu de rencontre et de dialogue interreligieux.

Q: La décision des États-Unis de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël pourrait-elle choquer les pays arabes au point d’embraser la région?

Sami Aoun: Cette décision a un potentiel explosif très élevé. Mais la région elle-même est volcanique et a subi beaucoup de secousses tectoniques. Au lendemain du printemps arabe, des guerres intestines entre sunnites et chiites ont éclaté, des guerres tribales ont lieu au Yémen par exemple, des guerres communautaires secouent la Syrie et l’Irak et il y a des pays fragiles qui peuvent s’effondrer.

Q: Quel impact aura cette prise de position des États-Unis sur les négociations de paix au Proche-Orient?

Francesco Cavatorta: Le processus de paix est mort il y a plusieurs années, mais c’est sûr que ça rend beaucoup plus difficile le retour à la table des négociations. Cette décision nuit au rôle des États-Unis comme médiateur et négociateur dans ce conflit. Ça met aussi en danger la trêve officieuse qui s’est mise en place depuis quelques années entre Israéliens et Palestiniens. Ça détruit entièrement la crédibilité du Fatah (le mouvement de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne), qui a toujours voulu trouver des accords avec Israël, alors que les Palestiniens plus radicaux ne voulaient pas et ne croyaient pas ni à la médiation américaine ni à la bonne foi d’Israël dans les négociations.

Q: Donald Trump a pourtant assuré qu’il appuyait toujours la solution des deux États?

Francesco Cavatorta: La solution des deux États est déjà morte et enterrée depuis de nombreuses années. Ce n’est pas faisable sur le terrain à moins d’un échange de population absolument monstrueux et incroyable et de la destruction des investissements qu’Israël a faits depuis 40 ans au moins dans les territoires occupés. (…) Cet acte peut mener à croire qu’il n’y a aucune possibilité de dialogue, ce qui ne fait que renforcer les parties les plus radicales parmi les Palestiniens.

Q: Le déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem est-il imminent?

Sami Aoun: Le transfert de l’ambassade américaine, c’est une question logistique assez compliquée, qui pourrait prendre au moins deux ans.

Q: Pour quelles raisons Donald Trump a-t-il annoncé cette décision pour le moins controversée?

Sami Aoun: Il s’agit d’une promesse électorale et il y a beaucoup d’autres candidats et présidents qui ont fait la même promesse dans le passé. Mais M. Trump cherche à entrer dans l’Histoire… même si on ne sait pas si c’est par la bonne porte. Il prétend avoir préparé le terrain avec quelques pays arabes influents comme l’Arabie saoudite. En ce sens, il veut se démarquer des autres et chercher des gains à un moment où beaucoup de ses politiques ne volent pas très haut à Washington.

Francesco Cavatorta: Ça, c’est très difficile à savoir. Une des explications les plus populaires, c’est qu’il veut détourner l’attention sur d’autres dossiers qui pèsent lourdement sur son administration (…) Sur le long terme, c’est difficile de voir comment cet acte peut aider à la solution diplomatique. Le processus de paix était mort, mais vraiment, ça, ça l’enterre encore plus.

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