Xi Jinping restera président de la Chine aussi longtemps qu’il le souhaite. L’Assemblée nationale populaire (ANP), le Parlement chinois, a proposé officiellement, lundi, une réforme qui supprime la limite de deux mandats imposée au président. Celui qu’on surnomme le «président­ de tout» veut éliminer la corruption dans son pays et stimuler l’économie, tout en gardant une main de fer sur les citoyens grâce à une surveillance omniprésente.

Calé dans son fauteuil dans l’immense Palais du peuple, à Beijing, Xi Jinping, âgé de 64 ans, a placidement écouté les 2 980 députés applaudir à tout rompre à la lecture d’un projet d’amendement constitutionnel abolissant la limite de deux mandats présidentiels. Les parlementaires valideront cette réforme dimanche.

Celui qui a succédé à Hu Jintao représente un véritable changement politique dans cet immense pays de 1,4 milliard de personnes, selon le chercheur en géopolitique et en politique étrangère à la chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Benoît Hardy-Chartrand. «À la suite des réformes économiques de Deng Xiaoping, vers la fin des années 1970, on a eu l’impression que les leaders du Parti communiste chinois apportaient un soutien de façade au socialisme et au communisme, tout en laissant de plus en plus de place à l’économie de marché, explique-t-il. Xi Jinping met davantage l’accent que ses prédécesseurs sur le “socialisme avec des caractéristiques chinoises”.»

Fils d’un leader politique et révolutionnaire tombé en disgrâce, Xi Jinping était adolescent au début de la révolution culturelle maoïste, en 1968. Il fut envoyé dans des camps de travail, avant de retomber dans les bonnes grâces du parti­, sous Deng Xiaoping. Il gravit les échelons de l’administration politique toute sa vie, pour devenir vice-président de la Chine en 2008. En 2013, il est président, secrétaire général du Parti communiste chinois et chef de la commission militaire. «Xi Jinping est le leader le plus puissant depuis Mao Zedong, et il a réussi à laisser son empreinte sur une grande partie du gouvernement central», analyse Benoît Hardy-Chartrand.

«En raison de l’accumulation de pouvoir sous son règne et de la création de nombreux comités et agences qu’il préside, Xi Jinping a été surnommé le “président de tout”», affirme le chercheur. C’est d’ailleurs ce qui se dégage du culte de la personnalité de M. Xi. «La publication à grande échelle d’écrits de Xi Jinping et l’établissement de nouveaux programmes universitaires visant à étudier sa pensée» font notamment partie des mesures instaurées par le gouvernement Xi, explique M. Hardy-Chartand. «Nous ne sommes pas au niveau du culte extrême de la personnalité sous Mao», nuance toutefois le chercheur.

«L’élimination de la limite de deux mandats démontre tous les efforts déployés par Xi Jinping depuis cinq ans pour consolider son pouvoir, et démontre également l’appui dont il jouit au sein du Parti communiste chinois.» – Benoît Hardy-Chartrand, spécialiste en géopolitique asiatique

Surveillance et contrôle
«Alors que depuis les années 1990 et 2000, les Chinois jouissaient de plus en plus de libertés, celles-ci sont de plus en plus limitées depuis l’arrivée au pouvoir de Xi, soutien le spécialiste de l’UQAM. Le Parti communiste chinois a déployé des efforts considérables pour contrôler ce qui se dit sur l’internet, renforçant encore davantage le grand Firewall de la Chine, un ensemble de mesures visant à limiter l’accès à certains sites internet.» À titre d’exemple, la perspective d’un «président à vie» a généré hier sur les réseaux sociaux des réactions outragées, incrédules ou critiques que les censeurs se sont attelés à étouffer, en bloquant des mots comme «empereur» ou «je ne suis pas d’accord».

Dans les dernières années, des professeurs et des opposants ont été jetés en prison ou ont perdu leur emploi à cause de commentaires qu’ils ont fait en classe et dont le parti a eu vent. «On tolère moins qu’avant la dissidence», selon M. Hardy-Chartrand.

La Chine a également développé un système avancé de reconnaissance faciale.

La technologie des données massives est aussi instrumentalisée par le régime à des fins de contrôle de la population. À cet effet, un document publié en 2014 par le Parti communiste trace les grandes lignes d’un projet de système de «crédit social» : une forme de notation de chaque citoyen et entreprise sur la base de plusieurs critères, comme les habitudes de consommation, les opinions politiques et le respect des lois, par exemple.

Le document explique que le but est de récompenser la confiance envers le gouvernement et de punir les mauvaises habitudes, dans l’objectif d’atteindre un système socialiste de marché et une société plus «transparente» et «sincère». Le gouvernement affirme avoir déjà créé une banque de données uniformisées sur les informations de crédit «à l’échelle nationale» et espère avoir un système prêt à être mis en œuvre «progressivement» d’ici 2020.

«Nous sommes dans des formes de pouvoir qui tendent vers le conditionnement», analyse André Mondoux, sociologue et professeur à l’École des médias de l’UQAM. Selon lui, ce système laisse paradoxalement plus de place aux actions de l’individu et moins aux décisions communes, basées sur le bien commun. «Ce que je trouve le plus préoccupant, c’est le vivre-ensemble qui change beaucoup. Avant il était sous forme de discussion. Désormais, on va utiliser vos données pour vous dire ce que vous désirez collectivement.»

Un leader populaire?
Selon Benoît Hardy-Chartrand, même s’il est impossible de sonder la population sur les questions politiques, «tout indique que Xi Jinping jouit d’une grande popularité auprès des Chinois», grâce, notamment, à sa vaste campagne contre la corruption.

«Dans le cas particulier de l’annonce de l’abolition de la limite de deux mandats, il est difficile de savoir ce qu’en pensent les Chinois, mais plusieurs citoyens ont exprimé leur désaccord dans les médias sociaux, et de nombreux commentaires désapprobateurs ont été diffusés avant que les censeurs du gouvernement ne les suppriment», explique-t-il.

Certains députés pourraient cependant exprimer leur malaise en s’abstenant ou en s’opposant à la nomination d’alliés de Xi Jinping à certains postes. «Nous ne l’entendons pas à cause de la censure, mais il y a de l’opposition au sein du régime», insiste Willy Lam, un politologue hongkongais. «Certains jugent que c’est scandaleux, que cela va trop loin, que Xi a lancé un coup contre le Parti.»

M. Hardy-Chartrand voit pourtant peu d’espoir pour les opposants au mandat illimité de Xi Jinping. «En raison de l’absence de libertés politiques, les citoyens ne peuvent empêcher cette décision, même s’ils étaient une majorité à s’y opposer.»

Le point de vue d’un ressortissant

Zian Peng, un ressortissant chinois qui vit aujourd’hui à Toronto, dit se sentir «confortable» avec la situation politique en Chine. «Je trouve que le cadre politique fonctionne vraiment bien avec notre environnement social, ce que vous n’allez peut-être pas croire, a-t-il affirmé en entrevue avec Métro. Xi est un bon leader et il a accompli beaucoup de choses depuis son arrivée.»

Il est toutefois «surpris», dit-il, de voir que Xi Jinping s’est assuré de pouvoir rester président après la limite de deux mandats. «Je ne suis pas d’accord. Xi est un bon chef, mais si le prochain n’est pas aussi bon, que va-t-il se passer?» s’interroge ce jeune Chinois originaire de la ville de Chongqing, désormais étudiant au MBA à la John Molson School of Business, à Montréal.

Selon lui, l’avenir de la Chine est celui d’une superpuissance. Mais à son avis, les autres puissances mondiales n’ont rien à craindre. «La Chine va encore grandir dans les prochaines années, mais le rythme de sa croissance va ralentir. Je ne crois pas que les autres pays doivent s’inquiéter. De toute façon, un de vos alliés est votre véritable ennemi.»

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