Mario Beauregard/Métro Safia Nolin

«Les nuages s’écroulent sur ma tête
La mer avale mes pieds
Le vent comme un sale traître
S’amuse à me faire plier
Et tout bonnement, je perds la carte
Sans jamais vraiment retrouver ma place.

J’erre comme un fantôme amnésique
Dans les maudites rues de Limoilou
Sous le regard du hibou de plastique
En basse-ville y’a mon Igloo.»

– Safia Nolin, Igloo

Les sœurs Boulay avaient bien pris la peine de nous mettre en garde contre la tentation de juger des artistes sur les deux minutes qui leur étaient imparties pour leurs remerciements, exercice qui ne fait pas nécessairement partie de leur bout préféré du métier. Et pourtant:

safia

Que des quidams commentent l’apparence, la tenue et la langue non convenue d’une artiste, c’est aussi plate qu’attendu. Mais qu’une commentatrice professionnelle, dont la description de tâches implique d’aller au-delà des deux minutes, s’empresse de conclure, sur la base de deux sacres et d’une insulte à caractère ironique, que Safia Nolin ne sait pas parler, c’est plus gênant.

«Comment expliquer que ces jeunes artistes se présentent sur scène sans préparation et improvisent des remerciements où les borborygmes, les hésitations, les bégaiements et les grossièretés langagières tiennent lieu de discours?», se demandait Denise Bombardier ce matin dans sa chronique intitulée «Les chanteurs savent-ils parler?», dans laquelle elle déclare aussi que Safia Nolin «réunit en sa personne ce qu’il y a de plus infantile, détestable et déplacé chez un artiste».

Si elle avait suivi les recommandations des sœurs Boulay, Bombardier serait peut-être tombée sur les textes de Safia Nolin, qui sont parmi ce qu’il se fait de plus beau, qui sont la poésie d’une grande artiste, d’une écorchée qui sait crissement écrire. Mais en réalité, madame Bombardier n’avait pas à se donner tant d’efforts. Elle aurait pu se contenter de passer par-dessus ses scrupules – ces mêmes scrupules sur lesquels elle roule depuis genre 50 ans – et écouter le discours de Safia Nolin qui, loin d’être décousu, était tout ce qu’il y a de plus cohérent:

«Merci premièrement! Deuxièmement, j’aimerais dire à toutes les filles du Québec: vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Faire de la musique. Faire des jobs de gars, on s’en crisse! Et aussi votre corps vous appartient».

Ça prend une grande artiste forte et intègre pour incarner si fidèlement son discours. Ce que nous disait Safia Nolin dimanche soir, elle était en train de le faire sur la scène, avec les conséquences que cela implique encore en 2016 pour une femme ou pour quiconque ose défier si brillamment  la norme.

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