Juan Antonio Hernandez, un des 30 élèves non voyants de Ojos Que Sienten, touche une fleur d'un parc de Mexico pour sentir la chaleur et voir de quel côté le soleil l'éclaire, avant de l'immortaliser avec son appareil-photo.

Il se concentre sur le son de leurs rires, puis saisit l’appareil et capture l’image des amoureux assis sur un banc jaune. Le cliché qu’il leur montrera, il ne le verra pas. Non-voyant depuis près de 30 ans, Rodrigo Telon Yucute partage son univers avec les autres grâce à la photographie.

«Dans ma jeunesse, mon attention a toujours été attirée par la façon [dont les gens] prenaient des photos pour les garder en souvenir, souligne-t-il. J’aime prendre des photos pour capturer un moment que je peux ensuite partager avec ma famille et mes amis afin qu’ils voient comment est ma vie.»

Telon combattait dans les rangs de la guérilla au Guatemala, son pays natal, quand il a perdu la vue et son avant-bras, à 22 ans, dans l’explosion d’une mine antipersonnel. Après des années de rééducation, il a appris le braille et peut se déplacer à l’aide d’une canne. Aujourd’hui âgé de 51 ans, il réalise un rêve qu’il nourrissait depuis longtemps: saisir la vie en photographies.

Telon fait partie d’un groupe de 30 personnes aveugles ou malvoyantes qui apprennent la photo avec le soutien d’une fondation de Mexico, Ojos Que Sienten (Les yeux qui sentent).

Créée il y a cinq ans par la photographe mexicaine Gina Badenoch, la fondation offre aux personnes aveugles la possibilité d’exprimer en photos leur perception du monde. Les élèves se servent de l’ouïe, du toucher, de l’odorat et du goût pour choisir leurs sujets et créer des images au moyen d’appareils numériques.

L’objectif principal de cet atelier est de démontrer aux personnes non voyantes qu’elles peuvent réaliser des choses qui leur semblent de prime abord impossibles. «Ça leur permet de se sentir de nouveau partie intégrante de la société, explique Gina Badenoch. Ça leur permet d’être vues et entendues.»

Pour nombre de ces photographes débutants, l’aspect le plus gratifiant réside dans la description de leurs propres images que leur livrent leurs amis voyants. «Être capable de partager ce que j’ai fait et entendre des gens qui voient ma photo décrire ce que j’ai créé dans mon esprit me plaît énormément», s’exclame José Manuel Pacheco Crispin, 33 ans, qui a commencé à perdre la vue à l’âge de 16 ans en raison d’une maladie dégénérative de la rétine.

Aujourd’hui enseignant à la fondation, il a été l’un des premiers élèves de l’atelier, il y a cinq ans. Après avoir mis des années à accepter sa cécité, il souligne que la photographie lui a donné les moyens de s’assumer et a contribué à aiguiser ses sens.

«Cela m’a permis de casser des barrières et de continuer à avoir des idées folles», ajoute Pacheco, qui a récemment atteint le sommet de l’Iztaccihuatl, volcan de 5230 mètres près de Mexico, au bout d’une ascension avec des amis malvoyants menée par Erik Weihenmayer, la première personne aveugle à avoir conquis l’Everest en 2001.

«Tous mes sens sont en alerte quand je prends une photo», raconte José Antonio Dominguez, qui a pris des dizaines de clichés de Boni, le golden retriever de trois ans qui lui sert de guide.

Cet homme de 49 ans est devenu aveugle de l’œil droit à l’adolescence, à la suite d’un glaucome, et a perdu 95% de ses capacités visuelles du côté gauche, en raison d’une dégénérescence maculaire.
Chaque élève photographe doit travailler à élaborer un projet pendant deux mois. José exprime son souhait de photographier des gens qui l’aident à circuler dans les rues de Mexico.

Telon, qui a perdu ses parents et deux frères durant la guerre civile au Guatemala et vit dans la capitale mexicaine depuis 1990, consacrera une partie de son projet à une petite fille de huit ans qui a perdu un bras et refuse de porter une prothèse. «Je veux lui raconter mon histoire et comment je me suis habitué à utiliser un bras artificiel», explique-t-il.

Il pourrait aussi lui parler de sa fille, qu’il a vue pour la dernière fois il y a 29 ans, quand elle n’avait que six semaines. «Lorsque je suis parti rejoindre la guérilla, elle commençait à sourire, dit-il. C’est une image que je garde dans ma mémoire.»

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