National

Une bien sale histoire

Frédéric Bérard

Suis dernièrement tombé sur un sacré truc, merci à Ira Robinson*, dont j’ignorais tout. Du genre à défriser.

1934, année lourde de sens. Samuel Rabinovitch complète ses études à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, méritant la première place de sa classe. En raison de ses succès, il reçoit deux offres d’internat aux États-Unis, qu’il refuse. Québécois de naissance et de cœur, il préfère poser sa candidature à l’Hôpital Notre-Dame.

Après avoir accepté les demandes des futurs médecins canadiens-français, une seule traîne encore sur le bureau du Conseil médical de l’hôpital : celle d’un Rabinovitch davantage qualifié que ses collègues pourtant embauchés avant lui. Comme certains postes demeurent à être comblés, il reçoit enfin, in extremis, l’offre (tant) souhaitée. Avoir su…

Parce qu’à sa première journée de boulot, les 14 autres internes devant travailler avec lui déclenchent… une grève. La raison? «Nous ne voulons pas de lui parce qu’il est juif. Mais nous ne sommes pas antisémites.» Classique.

«Une construction sociale dénuée de faits, jumelée à un narratif empreint de préjugés à l’égard d’une minorité démonisée vieillit, d’ordinaire, bien mal.»

Il appartient à l’hôpital, selon leur dire, d’atteindre ses objectifs de main-d’œuvre sans l’aide «d’éléments étrangers». Ils sont ensuite rejoints par une soixantaine d’autres internes d’hôpitaux montréalais, portant le total des «chu pas racistes, mais» à 75. Tout ceci, bien entendu, pendant que des patients poireautent (en mauvaise et indue cause). Jouissant d’une couverture de presse souvent sympathique de médias francos et appuyés officiellement par la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB), les récalcitrants récoltent du public quelque 500$ pour leur «fonds de grève», ainsi que de mini-cadeaux, telles des cigarettes. Un dénommé Stillman, médecin juif œuvrant pour sa part à l’Hôpital Hôtel-Dieu, commet l’impardonnable erreur d’appuyer le pauvre Rabinovitch. Mal lui en prit. La SSJB bombarde son employeur de pétitions, exigeant simultanément le renvoi dudit Stillman et son remplacement par un Canadien français. L’Hôtel-Dieu refuse la requête de l’organisme-facho, mais invoque au soutien de sa décision un bien curieux (et pratique) motif : puisque le médecin juif n’occupe aucun poste officiel à l’HHD, il ne peut donc voler la place de quiconque. Fiou.

Des extraits de lettres d’appui aux grévistes en disent aussi long que le geste lui-même : «Notre peuple canadien-français a été trop longtemps exploité sous la bannière de la tolérance.»; «L’honneur des Canadiens français demande l’exclusion de cet étranger qu’une haute finance soutient.»; [La solution est] «de ne les admettre nulle part ou de les mettre à part comme on faisait au Moyen Âge, au temps du ghetto». De toute beauté.

S’ajoute à ces voix celle du (toujours) vénéré Lionel Groulx, pour qui les Juifs du Québec constituent «une caste privilégiée. […] Sous prétexte de dédommager le Juif d’un sabbat qui, en réalité, ne le gêne point nous l’autorisons à tenir boutique ouverte le dimanche et à faire, du même coup, au commerce canadien-français, la concurrence la plus déloyale.  Pour la minorité juive toujours, nous sommes venus à deux doigts de saboter toute l’économie de notre régime scolaire : à cette minorité dénuée de tout droit constitutionnel.»

Cela dit, d’autres intellos francos refusent heureusement de bouffer le pain antisémite. C’est le cas d’Edmond Turcotte, dont le percutant éditorial pourrait encore résonner aujourd’hui : «L’ignoble presse gogluante et les avortons spirituels et visqueux qui le soudoient portent une terrible responsabilité dans l’espèce de morbidité que les esprits encore sains et lucides voient avec effroi envahir les centres de légitime défense de l’organisme national canadien-français. Le venin est lancé à jet continu. Il a commencé par empoisonner les faibles d’esprit, les masses ignorantes et crédules. On eût toutefois souhaité trouver plus de vigueur dans les milieux où la culture humaniste devrait défendre l’esprit contre les aberrations antisémites. Si l’élite de la pensée obéit chez nous aux entraînements irraisonnés de la foule, où allons-nous ?»

Incapable de s’extirper de la tempête, Samuel Rabinovitch démissionne quelques jours plus tard. Autant odieux que honteux. Ubuesque, aussi. Comme quoi une construction sociale dénuée de faits, jumelée à un narratif empreint de préjugés envers une minorité démonisée vieillit, d’ordinaire, bien mal.

* Ira Robinson, Maîtres chez eux: la grève des internes de 1934 revisitée. Revue internationale d’études québécoises. Vol. 18, numéro 1, 2015.

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